Le Bas-Saguenay perd un levier important : La Coop Quatre-Temps, victime collatérale de la fermeture de l’usine de Petit-Saguenay

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Le village forestier de St-Étienne au XIXe siècle. Crédit photo : d-BAnQC-P666-S12-SS5-P535

Le Bas-Saguenay a une longue histoire forestière. C’est la Société des vingt-et-un, puis la Compagnie Price qui opèrent les premiers moulins à scie autour desquels seront fondés les premiers établissements permanents de la région. Les entrepreneurs privés, grands et petits, les chantiers coopératifs créés par l’UPA, puis les coopératives forestières prennent la relève dans les différentes filières de l’exploitation forestière et au fil des différentes crises qui secoueront l’industrie au travers des époques.

À la fin des années 90, la forêt du Bas-Saguenay est dégradée. Plus de 150 ans de surexploitation ont réduit la qualité des essences présentes sur le territoire, qui est aujourd’hui essentiellement couvert de forêts jeunes dominées par le peuplier faux-tremble et le bouleau blanc. De plus, les opérateurs forestiers sont confrontés à un relief accidenté qui rend très difficile l’accès à la ressource et fait conséquemment grimper le coût des opérations en forêt. Alors qu’à une époque on retrouvait plusieurs moulins à scie par village, il n’en reste alors plus qu’un seul actif sur le territoire, soit celui de Petit-Saguenay.

Le Bas-Saguenay en mode diversification

À cette époque, on expérimente un nouveau modèle de gestion de la forêt et on cherche à mettre en valeur les ressources présentes dans la forêt publique de proximité. Un peu partout au Québec, des projets de « Forêt habitée » voient le jour et mettent en place des initiatives qui vont du récréo-tourisme aux produits forestiers non ligneux (plantes médicinales, fruits sauvages, champignons forestiers, etc.). C’est dans ce contexte que le Sentier des Murailles est créé, fruit d’un travail de concertation entre les intervenants socio-économiques des municipalités de Petit-Saguenay, L’Anse-Saint-Jean et Rivière-Éternité. S’appuyant sur cette collaboration fructueuse, ces mêmes acteurs fondent la Coop Quatre Temps en 2001, avec un mandat de développement multi-ressources.

Au cours des années, la Coop Quatre Temps développe le réseau du Sentier des Murailles et améliore considérablement l’offre d’hébergement, en y installant notamment des yourtes. Elle diversifie également ses opérations de plusieurs façons, que ce soit par les activités forestières à proprement parler, par des mandats de recherche appliquée avec le groupe des PDFD, en fournissant des travailleurs pour la SOPFEU ou en gérant l’essentiel des travaux de développement en milieu forestier financés par le programme de développement des ressources forestières de la MRC-du-Fjord.

sentier des Murailles au bas-Saguenay
La Coop Quatre Temps développe le réseau du Sentier des Murailles et améliore considérablement l’offre d’hébergement, en y installant notamment des yourtes.

Crise forestière et faillites en cascade

L’industrie forestière québécoise est depuis longtemps très dépendante de la vigueur de l’industrie de la construction aux États-Unis, qui détermine dans bien des cas la viabilité des opérations de récolte et de transformation. La crise économique qui frappe notre voisin du Sud, puis le reste de la planète à partir de 2008, fait chuter drastiquement le prix de la matière ligneuse. Cette conjoncture très difficile, qui s’ajoute à une baisse drastique de la demande pour le papier journal, pousse à la faillite plusieurs entreprises du domaine et cause des dizaines de milliers de pertes d’emploi.

Aujourd’hui, près de 15 ans après sa fondation, la Coop Quatre Temps est elle aussi acculée à la faillite. Lorsqu’interrogé sur les causes de cette débâcle, le président de la coopérative Rémi Bouchard pointe du doigt trois facteurs principaux. D’abord, Abitibi-Bowater a laissé une créance impayée de près de 150 000 $ lors de sa faillite en 2011. Ensuite, les programmes de subventions pour le développement forestier ont subi des coupes considérables au cours des dernières années, réduisant du même coup le chiffre d’affaires de l’entreprise. Finalement, la faillite du Groupe Valoribois, qui aura opéré la scierie de Petit-Saguenay environ 2 ans, laisse une dette de plus de 165 000 $ envers la Coop.

Inspection et nettoyage de la barrière à truite de mer sur le ruisseau Benouche à Rivière-Éternité.

C’est finalement l’implication de la coopérative dans la relance de l’usine de sciage de Petit-Saguenay qui a été le coup de grâce. Elle s’y est engagée à fond de train, poursuivant les opérations à crédit malgré les difficultés financières de Valoribois. Une fois les opérations arrêtées, elle a investi toutes ses énergies dans un plan de relance avec Valoribois, mais le financement a été refusé par les ministères sollicités. Ne baissant pas les bras, la Coop a déposé un nouveau projet d’achat de l’usine avec un partenaire privé, obtenant l’appui du député Serge Simard et des subventions conditionnelles à la réussite de la transaction. Dans l’intervalle, elle a continué à s’endetter auprès de ses fournisseurs pour maintenir son directeur général en poste pour élaborer des scénarios pour la relance de l’usine dans le but de sauver des emplois dans le milieu. La vente aux enchères de l’usine à Scierie Dion & Fils, une entreprise de Portneuf, a coupé court à tous ces espoirs.

L’échec de l’acquisition de l’usine laisse un goût amer à Rémi Bouchard : « Investissement Québec a forcé la faillite du Groupe Valoribois, ouvrant ainsi la porte à tous les investisseurs de faire une offre pour les actifs de la scierie de Petit-Saguenay. Le rêve de la Coop Quatre Temps s’est écroulé en mars 2015 quand la vente a été accordée à Scierie Dion & Fils de Saint-Raymond-de-Portneuf. Or, cette dernière n’est intéressée que par la garantie d’approvisionnement rattachée à l’usine. Elle demande au ministère qu’il lui accorde des transferts de bois vers ses installations de Saint-Raymond avant de redémarrer l’usine de Petit-Saguenay, mais ce dernier exige que l’usine soit d’abord remise en opération pour une période de 2 ans avant d’accorder tout transfert de bois. Dans ces conditions, il est très difficile de prédire si et quand l’usine de Petit-Saguenay va redémarrer. »

Combler le vide

La faillite de la Coop Quatre Temps a des répercussions importantes. La coopérative a déjà employé une trentaine de personnes et comptait 43 membres travailleurs. La plupart des travailleurs ont été reclassés. Bien souvent, par contre, ils occupent des emplois moins bien rémunérés dans le milieu. Cinq travailleurs sylvicoles ont par ailleurs intégré la Coop Ferland-et-Boilleau et quelques autres sont à l’emploi de l’usine de Lignarex à La Baie. Cependant, aucun fournisseur n’a été payé et certains d’entre eux ont perdu beaucoup d’argent dans la débâcle.

La dissolution de la Coop Quatre Temps laissera aussi un vide important. Son expertise était reconnue et elle offrait des ressources professionnelles à très bon prix aux organismes du milieu pour la réalisation de leurs projets. Elle assurait également une cohésion entre les différentes municipalités dans la réalisation des projets de développement en milieu forestier. Au cours des années, elle avait réussi à rassembler sous sa gouverne un ensemble d’activités qui, prises séparément, n’auraient pour la plupart pu être réalisées dans un petit milieu comme le nôtre.

Perspectives d’avenir pour l’industrie forestière dans le Bas-Saguenay

La fermeture de l’usine de Petit-Saguenay et la faillite de la Coop Quatre Temps ont causé la fin des opérations forestières dans le Bas-Saguenay, à l’exception des opérations effectuées par la Coop de Ferland-et-Boilleau dans leur unité d’aménagement. Selon Éric Rousseau, le directeur général de la Coop de Ferland-et-Boilleau, ce sont annuellement « 6 à 7 millions de dollars, en retombées économiques directes, indirectes et induites, qui sont ainsi perdus. Tout est arrêté et ça demeurera ainsi tant que l’usine de Petit-Saguenay ne sera pas relancée. »

Le contexte demeure très difficile pour l’industrie forestière québécoise dans son ensemble. La reprise économique aux Etats-Unis reste fragile et le marché du bois est encore moribond. La seule chose qui aide l’industrie, c’est le taux de change qui favorise davantage les exportations et la baisse du prix de l’essence. Sinon, les redevances demandées par le gouvernement du Québec demeurent beaucoup plus élevées qu’ailleurs au Canada. Selon Éric Rousseau, « dans la région, le prix demandé par le gouvernement du Québec varie entre 12 et 20 $ du mètre-cube comparativement à entre 6 et 9 $ en Ontario et moins de 1 $ en Colombie-Britannique. Avec un prix aussi élevé pour la fibre, il est tout à fait normal que Produits Forestiers Résolu investisse présentement aux Etats-Unis ou en Ontario et ferme ses usines au Québec. »

Plusieurs facteurs expliquent la faillite de Valoribois : d’importantes erreurs de gestion, un coût d’approvisionnement élevé, une faible qualité du bois récolté, la mauvaise disposition des équipements dans l’usine et surtout une sous-capitalisation importante de l’entreprise. Il aurait idéalement fallu investir beaucoup plus d’argent en modernisation pour rendre l’usine plus efficace et être en mesure d’être compétitif sur un marché difficile. À l’heure actuelle, même les usines les plus performantes peinent à être rentables.

Pour que l’usine de Petit-Saguenay reprenne ses opérations et qu’il soit possible de reconstruire le champ laissé libre par la faillite de la Coop Quatre Temps du côté de la récolte et des travaux sylvicoles, il faudra nécessairement que le nouvel acheteur investisse des sommes importantes en modernisation et que les conditions du marché s’améliorent. La Coop de Ferland-et-Boilleau serait prête à être partenaire dans la relance de l’usine et à réaliser des opérations forestières du côté du Bas-Saguenay mais, comme l’explique Éric Rousseau, « l’aide gouvernementale a été beaucoup réduite. Historiquement l’industrie forestière avait des crédits de chemin et des droits de coupe plus bas. Sans un soutien accru du gouvernement, c’est pratiquement impossible de réaliser les investissements nécessaires pour relancer l’industrie. De plus, des coupes sauvages ont été annoncées dans le programme de développement des ressources forestières qui permet de réaliser du développement multi-ressources dans les lots intra-municipaux. Ça abolit toutes les possibilités de diversification. »

Rémi Bouchard abonde dans le même sens : « À moins que la scierie de Petit-Saguenay ne reparte, il n’y a pas vraiment d’espoir pour les travaux de coupe. Les scieries de l’extérieur de la région qui ont été en mesure de se moderniser souhaitent récupérer les garanties d’approvisionnement. Les politiciens cherchent à garder ces garanties dans leur région, mais il y a des chances que le bois finisse par quitter la région. »