Cher vieil ami

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Je m’excuse de mon obsession à vous savoir occupé, à souhaiter absolument que vous fassiez quelque chose. Je m’excuse d’ignorer que vous voulez simplement parfois, être avec nous à la maison et vivre notre quotidien. Entendre les enfants, donner votre avis, parler et rire avec nous.

Je m’excuse pour tous les ateliers, groupes, salles, cours, destinés à vous regrouper dans un lieu que je juge bien adapté et sécuritaire pour vous.

Je suis désolée de vous avoir oublié, cher ami, désolée de prétendre que c’est le manque de temps qui me fait si rare auprès de vous. Je suis désolée d’avoir écouté distraitement vos souvenirs, de ne pas y avoir mis l’attention et l’amour nécessaires. Je suis si pressée …

Je suis désolée d’avoir eu recours à Ricardo plutôt qu’à vous pour cuire mon rôti de porc et je suis triste de ne plus avoir cette recette de galettes au sirop tellement tendres et savoureuses que vous me cuisiniez quand j’avais 10 ans. Trop de sucre j’ai dit. En oubliant que c’était une gâterie. C’est comme si je vous avais reproché d’avoir mal pris soin de nous.

Je suis désolée d’avoir oublié comme il était apaisant de vous parler, de vous entendre, j’ai oublié comme votre cœur était grand. Vous qui avez toujours eu du temps pour moi, je suis gênée de ne pas en avoir eu pour vous.

Chers grands-parents, comment puis-je mettre autant d’énergie à essayer de gérer et contrôler ce que vous mangez et si peu à vous écouter ?  Votre santé me préoccupe, c’est vrai, mais comment puis-je négliger votre envie de présence humaine ? J’ai oublié que se coucher tard, manger une collation, même à 22h, vous aimez ça vous aussi. Comme moi.

Chers grands-parents, on dirait que je ne sais pas comment agir. Vous demandez si peu. Vous êtes si patients, généreux, courageux. Je pense que j’ai fini par oublier le plus important. Prendre le temps de vous écouter. Pour vrai. Sans être pressée, sans avoir l’objectif caché de régler ceci ou cela. Avec respect. En prenant le temps dont vous avez besoin.

Chers grands-parents, je m’excuse d’avoir si peur de la vieillesse parce que j’ai peur, vous savez ? Peur de ne pas savoir comment vous accompagner, peur de vous peiner, peur de vous voir souffrir, peur de manquer de temps, peur d’être une mauvaise amie pour vous.

Cher vieil ami, pouvez-vous m’apprendre ? Encore une fois. Comme lorsque j’étais petite ? M’apprendre à lâcher prise sur les choses insignifiantes, doucement et avec tendresse. M’aider à accepter le temps qui passe et surtout, laisser le temps, prendre son temps.

Cher ami, apprenez-moi à vieillir.