Le crêpier de mon village

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Il y a vingt ans, j’adoptais un village. Ou plutôt, c’est le village qui m’adoptait. Au fil des fins de semaine en famille, des journées de ski et des soirées de feux de camps entre amis, des randonnées à pied ou en raquette et des sorties de voile, un canevas étroit s’est tissé peu à peu entre cet endroit et moi, au point qu’il devienne une partie intégrante, voire indissociable de mon identité.

Je suis pourtant une créature urbaine de naissance. Une enfance et une adolescence en ville, suivies d’une décennie à évoluer à pied, en bus, à vélo et en métro dans la capitale et dans la métropole, naviguant entre les étals du marché Jean-Talon, les bagels du Mile-End et les tendances culinaires et culturelles émergentes des quartiers Saint-Roch et de Limoilou. Une créature qui ne tient d’ailleurs pas trop en place, trimbalant son sac à dos à travers les routes et les couleurs d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie d’une année à l’autre.

Et pourtant….chaque fois, le village me lance son chant de sirène et, chaque fois, je me laisse prendre dans ses doux filets. Peu importe l’endroit, le pays d’où je reviens, c’est inévitable : lorsque le paysage s’ouvre soudainement sur le fjord vers la fin de la rue principale, là où le serpent d’argent de la rivière louvoie paresseusement à travers les battures et le sable gris à marée basse, il y a toujours ce moment d’arrêt, ce petit coup au cœur. Ce moment d’émerveillement devant les caps rocheux qui plongent dramatiquement dans l’eau sombre, devant les montagnes qui arborent fièrement leur couronne enneigée bien avant que le reste du village ne s’oublie sous le poids de l’hiver. Toujours, cette sensation d’un immense privilège, celui d’avoir eu ce village qui m’a prise sous son aile et qui me permet d’y vivre de si précieux moments de félicité sereine.

En bonne villageoise de fins de semaines et de vacances, même après toutes ces années, je suis encore sensible à tous ces petits riens qui nous rappellent que l’anonymat – et l’isolement – de  la ville sont bien loin. Saluer de la main le conducteur de la voiture que l’on croise parce qu’il a, lui, reconnu ma voiture alors que je n’ai toujours pas encore le réflexe de regarder la sienne. Téléphoner à la caissière de l’épicerie pour lui demander de dire à mon chum de rapporter du pain. Porter une attention réelle au fait qu’une telle a changé de voiture et qu’un autre, de couleur de galerie. Et surtout, bien sûr, commenter la vie du village et accepter de bonne grâce qu’on fasse de même avec la sienne, comme lorsque, récemment, je défrayais les manchettes locales avec ma bedaine de future maman, porteuse de l’héritière d’un gars «bien de la place».

Quand, au tout début de ma grossesse, mon chum m’annonçait qu’il travaillerait plusieurs mois à l’extérieur de la région peu après l’accouchement, les trente secondes de panique initiale ont vite cédé le pas à une certitude rassurante. Je passerais simplement mon congé au village, confortablement nichée à proximité des deux grand-mamans. Et c’est ce que je fais depuis. J’écoule des jours paisibles en interminables promenades en poussette sur les rives du fjord ou  sur la piste cyclable qui longe la rivière. Je passe des après-midis douillets en compagnie de ma famille et de mes copines déjà mamans. Une fois de plus, le village me suit dans le parcours de ma vie en m’offrant tout ce qu’il peut y avoir de mieux au moment où j’en ai besoin.

Dimanche dernier, c’était le marché de Noël au village. Vingt-cinq exposants locaux et des villages voisins qui exposaient leur savoir-faire culinaire et artisanal. Une belle activité pour changer la routine du congé et échanger avec les mamans qui y seraient avec les bébés de l’année (car, bien sûr, nous nous connaissons toutes). En route pour y aller avec mon chum, nous croisons un ami et lui partageons notre hâte de faire le tour des kiosques, certes, mais surtout de déguster des crêpes bretonnes sur l’heure du dîner. Et lui de commenter : «Ah oui, le crêpier va être là?».

À ce moment précis, j’ai réalisé qu’il faut vraiment vivre dans un village pour échanger ce genre de commentaire. Parce que dans un village, tout le monde sait bien que l’on parle ici de Sébastien du Café du Quai (dont les crêpes sont d’ailleurs légendaires). Mais surtout, j’ai pensé qu’il y a peu de villages au Québec où l’on peut dire, de façon désinvolte, que le crêpier sera là, tout simplement parce qu’un crêpier dans un village, c’est plutôt rare, et c’est surtout plutôt cool. Encore mieux quand on se pointe au marché de Noël et qu’on y rencontre le couple d’épiciers, le chum de la bijoutière qui fait son saumon fumé, la blonde du brasseur de bière qui vend des chocolats fins, les gens des villages voisins avec leurs cosmétiques maison. De quoi caresser agréablement la fibre dormante de la flâneuse urbaine en moi qui, l’espace d’une journée, ne trouve rien plus rien à envier aux grands centres.

En fin de compte, en faisant le tour du marché, je me suis dit que l’Anse-Saint-Jean, ce n’était pas juste un cadre bucolique et enchanteur. C’est surtout un endroit tout à fait unique par la vie bourdonnante que lui confèrent la créativité et l’énergie de ses habitants qui rendent l’ensemble, comme on dit par ici, vraiment pas gênant.

Dans cinq mois, je vais déménager ma nouvelle petite famille en ville pour y reprendre le boulot. Ma fille va connaître les joies de la garderie et moi, je vais devoir trouver mes repères dans une toute nouvelle valse de conciliation travail-famille. Une chose est certaine toutefois, une chose que je n’avais pas anticipée au départ : en emménageant ici à temps plein pour un an, j’ai fini par faire de ma fille une anjeannoise de naissance. Peu importe le temps qu’elle passera en ville dans les années à venir, sa première maison sera toujours ici. Elle n’aura pas de village à adopter : il est déjà et restera le sien pour toujours. Et je réalise aujourd’hui à quel point je peux en être heureuse et fière.