Ernest Gagné, le conteur des plus longs contes d’Amérique francophone !

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Dans les camps de bûcherons, certains hommes étaient aussi engagés pour leur talent de conteur.

Mon grand-père, Ernest Gagné, né le 21 septembre 1881 au Petit-Saguenay est baptisé le même jour à l’église Saint-Jean-Baptiste de L’Anse-Saint-Jean. Il arrête l’école de bonne heure, dans ce temps-là, les enfants n’y restent jamais bien longtemps. Pas besoin de vous dire qu’il ne sait ni lire ni écrire. Il signe avec une croix ou un « X ». Tout jeune et sans instruction, il commence à travailler comme bûcheron sur différents chantiers.

Quand arrive l’âge de se marier, il épouse Marie Martel de L’Anse-Saint-Jean. Ils ont là leurs trois filles et trois garçons. Comme mon grand-père est très adroit de ses mains, il construit lui-même sa maison, d’inspiration vernaculaire américaine, sur l’emplacement de la première école de la Pointe. On peut la voir encore aujourd’hui, même si la survie de la maison n’a pas toujours été facile. En 1985, elle est menacée de démolition par le gouvernement. Les citoyens et la municipalité se mobilisent : « Ç’a pas de bon sens de perdre notre patrimoine, comme ça! ». Ils réussissent à raisonner le ministère des Transports afin de préserver la maison et respecter son alignement.

« Dans les chantiers, il s’est engagé »

En octobre 1929, le krach boursier frappe fort au Québec comme dans le reste du monde. L’économie est à terre. Mon grand-père, sans travail, pris à la gorge avec sa famille, se dit: « Si j’allais m’installer à Chicoutimi avec ma femme et mes enfants, je pourrais peut-être me trouver de l’ouvrage ». Ç’a adonne bien, la compagnie Price a justement besoin d’hommes. Ça fait qu’Ernest passe ses hivers sur les chantiers et le printemps, sur l’eau, à faire la drave. Comme il gagne des salaires de famine, il doit travailler à l’année longue pour arriver. Quand l’été parait, il est chauffeur du tug « Kénogami » au bassin Louise de Québec. Il fait ça pendant onze ans. Enfin, il devient gardien de barrière pour des chalets de personnes qui en ont les moyens. Ma grand-mère n’aime pas qu’il prenne cet emploi à son âge. Elle lui dit souvent : « Ernest, si tu tombes malade, seul dans le bois, personne ne pourra te secourir ». Mais lui a toujours dans la tête qu’il doit s’arranger pour ne pas arrêter de travailler parce qu’il n’a pas d’argent de côté, ni de sécurité sociale. Dans ce temps-là, on ne donne pas de secours aux gens, sinon des montants ridicules.

Il décède le 15 juin 1960 à l’âge de 78 ans et 9 mois et est inhumé dans le cimetière de la paroisse du Sacré-Cœur à Chicoutimi.

« C’est la pure vérité ! »

À tous les endroits où Conrad Laforte[i] va, les gens lui disent : « Ah ! si Ernest Gagné était là, lui, il en savait des contes ! Essayez de retrouver Ti-Nest à Gilles ». Ce surnom lui vient de son père Herménégilde. La chose n’est pas facile, puisque mon grand-père passe l’hiver ici et là, dans les chantiers forestiers du Saguenay, de Matane et de Rimouski.

Mais, un bon jour, l’ethnologue est récompensé de sa ténacité lorsque quelqu’un lui dit : « Il est à Chicoutimi, dans la Côte-de-la Réserve ». Avec cet indice, le voilà qui téléphone à divers endroits et qu’un commis finit par lui annoncer qu’il connait un vieillard qui s’appelle comme ça.

Arrivé chez mon grand-père, le folkloriste donne son nom, explique à ma grand-mère ce qu’il fait et puis demande à rencontrer Ernest Gagné parce que tout le monde lui dit que c’est le meilleur conteur. Alors ma grand-mère se met à rire en répondant : « Il est plus rien que bon qu’à ça conter des contes. C’est bien commode pour faire tenir les enfants tranquilles ».

Conrad Lafortefait alors la connaissance de mon grand-père. Comme on dit, il rencontre tout un conteur! Il contait des histoires et ne racontait jamais les mêmes choses. Il était formidable. C’est lui qui contait les contes les plus longs d’Amérique francophone. Ça durait à peu près trois heures.

Quand l’ethnologue rencontre pour la première fois en 1954 mon grand-père, il avait 74 ans. Laforte revient aussi le faire conter en 1955 et en 1956. Il récolte ainsi 75 contes.

Ma grand-mère avait bien raison!

Comme nos grands-parents demeuraient avec nous, en haut dans la même maison, tous les soirs que le bon Dieu amenait, à 7 heures, avant l’émission de Séraphin, nous montions par l’escalier intérieur pour aller écouter notre conte. On s’assoyait autour de notre grand-père et tous nos yeux se tournaient vers ce personnage au pouvoir fantastique qui, d’une parole, d’un geste ouvrait la porte du merveilleux, nous introduisait dans le monde des châteaux fabuleux, dans le pays des rois, des reines, des princesses, des géants, des fées et des êtres extraordinaires. Parfois, la nature du récit le portait à se lever, gesticuler, mimer, sauter, danser, chanter. C’était tellement plaisant qu’on ne voulait plus que cet enchantement se termine. Après avoir filé son conte pendant 15 minutes, il terminait toujours avec la même petite phrase qu’on appréhendait: « Il y a une petite souris qui est passée, j’ai pilé sur sa petite queue, elle a crié : Quitte! Quitte! mon petit conte est fini ». Le lendemain soir, le même scénario de bonheur se répétait.

Lors de la dernière rencontre avec le folkloriste, mon grand-père lui dit : « Et bien monsieur Laforte, je sais encore quelques cent autres contes et je continue à les repasser en vue de votre prochaine visite ». Malheureusement, il n’y a jamais eu de suite.

Une mémoire phénoménale !

Mon grand-père a un étonnant répertoire d’environ 175 contes, plusieurs d’entre eux s’étendent sur plus de trois heures. La reine blanche, ce conte d’une grande qualité, est probablement le plus long conte jamais recueilli en Amérique française. Il a su tenir en haleine Conrad Laforte pendant trois heures et demie. Véritable roman à rebondissements, jamais l’intérêt ne s’émousse dans cette histoire incroyable.

Madame Côté et messieurs Lavoie et Boudreault avaient aussi encore plusieurs contes en réserve.

Ces artistes de la parole constituaient des bibliothèques ambulantes! Pourtant, ils étaient plus souvent qu’autrement illettrés et pauvres, n’avaient pour tout bagage littéraire qu’une mémoire d’éléphant, un talent incroyable pour l’improvisation et une langue bien pendue.


Conrad Laforte était ethnologue, folkloriste et professeur au Département d’histoire de l’Université Laval. Il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés aux traditions orales. [i]