L’approvisionnement électrique au Bas-Saguenay à l’heure des changements climatiques

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Les pannes de courant subies à L’Anse-Saint-Jean et Petit-Saguenay en décembre dernier posent maintenant la question de la sécurité de l’approvisionnement électrique dans tout le Bas-Saguenay Sud.

Le jeudi 1er décembre 2016, une bordée de neige exceptionnelle s’abat sur l’Est du Québec. Le poids de cette neige mouillée fait plier les arbres, qui s’abattent en masse sur le réseau de distribution d’Hydro-Québec. Au plus fort de la tempête, on recense plus de 350 pannes partout dans la province et une quarantaine au Saguenay – Lac-Saint-Jean. Alors que Saint-Félix-d’Otis et Rivière-Éternité sont épargnés par les coupures, les municipalités de Petit-Saguenay et L’Anse-Saint-Jean seront privées de courant pendant 24 à 40 heures selon les secteurs.

Dès 9 h 00, une panne quasi-généralisée touche Petit-Saguenay et L’Anse-Saint-Jean, les deux municipalités desservies par le poste de Petit-Saguenay. Seul les secteurs de Saint-Antoine et Sagard sont relativement épargnés. Vers la fin de la matinée deux équipes d’Hydro-Québec sont sur place pour constater l’ampleur des dégâts et commencer les réparations. Six équipes de Charlevoix se joignent à elles le matin du 2 décembre, puis six équipes supplémentaires dans la journée pour procéder au rétablissement du service.

Le village de Petit-Saguenay est réapprovisionné en premier, vers 23 h 00 le soir du 1er décembre, avant d’être victime d’une nouvelle coupure au cours de la nuit jusqu’à 15 h 00 le lendemain. L’interruption perdure pendant 30 heures du côté de L’Anse-Saint-Jean et pendant près de 40 heures du côté des rangs Saint-Étienne et Saint-Louis de Petit-Saguenay.

Une situation qui aurait pu dégénérer

Pour Patrick Gagné, co-propriétaire du Marché Bonichoix à L’Anse-Saint-Jean, cela s’est traduit par une perte de 30 000 $ d’inventaire.

Heureusement, les températures clémentes ont écarté toutes craintes relativement à la température dans les maisons, mais les mesures d’urgence ont tardé à être mises en place, tant du côté des municipalités que des épiceries. En effet, les informations fournies par le site internet d’Hydro-Québec et par son application mobile tout au long de la journée du 1er décembre laissaient présager un rétablissement rapide de la situation.

Pour Patrick Gagné, co-propriétaire du Marché Bonichoix à L’Anse-Saint-Jean, cela s’est traduit par une perte de 30 000 $ d’inventaire, heureusement couverte par ses assurances. La franchise de 5 000 $ et la facture de location de la génératrice arrivée trop tard le lendemain lui laissent toutefois un goût amer : « On se référait à l’application d’Hydro-Québec, mais toutes les deux heures, on nous disait qu’on allait ravoir l’électricité. Si on avait su plus rapidement que la coupure serait si longue, on aurait pu avoir la génératrice dès la première journée et sauver l’inventaire. On aurait pu assurer le service et permettre aux personnes âgées d’avoir un endroit pour prendre un café ou un repas chaud. »

Du côté des municipalités aussi on a tardé à réagir. Comme l’explique Ginette Côté, mairesse de Petit-Saguenay : « Dans la soirée du 1er décembre, l’électricité a été rétablie jusqu’à 1 h 00 du matin. On était comme en sécurité parce que comme on a eu du courant toute la soirée de jeudi on croyait que c’était réglé. On avait aussi le système d’eau qui fonctionnait parce qu’il est équipé d’une génératrice. Le lendemain matin, l’équipe de pompiers volontaires a été convoquée à une réunion d’urgence. »

Des patrouilles de nuit ont alors été planifiées avec les pompiers. Une génératrice a été commandée pour le Centre des loisirs, qui aurait servi de centre de services si la coupure s’était poursuivie. Des visites ont été effectuées à la résidence des ainés du village et chez les personnes âgées résidant seules. Aux dires de Ginette Côté, « plusieurs maisons sont équipées de génératrices et de poêles à bois, particulièrement dans les rangs. On a constaté que les gens étaient quand même en sécurité. »

Lucien Martel, maire de L’Anse-Saint-Jean, se fiait lui aussi aux informations fournies par les plateformes numériques d’Hydro-Québec. Ce n’est donc que vers 22 h 00 le jeudi 1er décembre que les mesures d’urgence ont été enclenchées. On s’est d’abord assuré que la température à la résidence pour aînés et à l’habitat était sécuritaire et on a demandé l’assistance de la Sécurité publique et de la Sureté du Québec, qui sont venues épauler la municipalité sur place.

« On s’est d’abord assuré que la température à la résidence pour aînés et à l’habitat était sécuritaire, précise Lucien Martel, maire de l’Anse-Saint-Jean. »

Contrairement à Petit-Saguenay, les deux réseaux d’eau potable de L’Anse-Saint-Jean ne sont pas munis de génératrices et le niveau d’eau des réservoirs a chuté considérablement. Si un incendie s’était déclaré dans la municipalité, les réserves n’auraient probablement pas suffi. Dès le matin du 2 décembre, des génératrices ont donc été commandées pour pallier ce problème. On s’est assuré que les personnes âgées étaient toujours au chaud et bien nourries.

Des communications difficiles

Les communications se sont par contre avérées difficiles pour la population, mais aussi pour les municipalités qui souhaitaient l’informer de la situation. Les abonnés de Déry Télécom ont rapidement perdu le service de téléphonie et d’internet. En effet, ce réseau fonctionne avec des modems alimentés en énergie directement dans les maisons. Seul le réseau filaire de Bell était encore fonctionnel, puisqu’il est pour sa part alimenté par des centrales munies de génératrices.

Le réseau cellulaire a aussi flanché. Alors que l’autonomie des batteries qui alimentent ces tours est sensée être de 8 à 12 heures, celle installée récemment dans le clocher de L’Anse-Saint-Jean a fonctionné pendant toute la durée de la panne, probablement parce que les batteries sont neuves ou que les tubes sont plus performants. Bell Mobilité a pu installer des génératrices dans la journée du 2 décembre pour remettre en fonction les autres tours de cellulaires. L’accès à celles-ci s’est toutefois révélé particulièrement difficile à cause des arbres couchés dans les chemins d’accès.

La tour installée récemment dans le clocher de L’Anse-Saint-Jean a fonctionné pendant toute la durée de la panne.

Il s’est avéré aussi très difficile de parler à un représentant d’Hydro-Québec pendant les événements. Malgré les appels répétés des municipalités, ce n’est que le matin du 2 décembre qu’un responsable a pu être rejoint pour fournir des informations complètes sur l’état de la situation et sur les délais prévus avant le rétablissement complet du réseau. À la suite de ces difficultés, une rencontre avec Hydro-Québec a eu lieu le 20 décembre dernier à L’Anse-Saint-Jean au cours de laquelle des moyens de communications plus efficaces ont été établis. Cela aurait paru lors des deux pannes mineures du 15 décembre et du 29 décembre.

Un réseau vulnérable

Alors que les municipalités de Saint-Félix-d’Otis et Rivière-Éternité sont raccordées au réseau de la Ville de Saguenay, Petit-Saguenay, L’Anse-Saint-Jean et Sagard sont approvisionnés seulement par le poste de Petit-Saguenay, lui-même alimenté par les lignes à haute tension qui traversent son territoire en provenance de la Côte-Nord. On appelle communément une telle situation une boucle fermée ou, dans le langage d’Hydro-Québec, un réseau radial. Le désavantage d’un tel réseau est que si la ligne de transmission est coupée entre le poste et un secteur habité, celui-ci subit une panne. Dans un réseau bouclé, l’approvisionnement électrique arrive des deux côtés, donc les risques de panne sont diminués.

Si ce n’est pas une situation exceptionnelle, il n’est toutefois pas fréquent qu’un secteur ne soit pas connecté à une seconde source d’approvisionnement. Comme l’explique Guy Morency, conseiller relations avec le milieu d’Hydro-Québec, « dans la région, ce type de lignes radiales est présent à quelques endroits dont Sainte-Rose-du-Nord, Saint-Thomas-Didyme et Sagard. Dans la région de Québec, il y a aussi Stoneham et Tewkesbury, alors que dans la région de Charlevoix il y a Saint-Urbain et Saint-Hilarion. »

En attendant la prochaine panne importante, les municipalités font pression sur Hydro-Québec pour assurer une plus grande fiabilité du réseau. Une rencontre a déjà eu lieu à L’Anse-Saint-Jean et une autre est prévue du côté de Petit-Saguenay prochainement. Les municipalités aimeraient évidemment qu’une ligne de distribution soit installée entre L’Anse-Saint-Jean et Rivière-Éternité, ce qui aurait également l’avantage de solidifier l’approvisionnement du côté de Rivière-Éternité et Saint-Félix-d’Otis. Ce n’est toutefois pas dans les priorités d’Hydro-Québec, qui estime que ce serait un investissement de l’ordre de 10 millions de dollars.

Les municipalités aimeraient évidemment qu’une ligne de distribution soit installée entre L’Anse-Saint-Jean et Rivière-Éternité, ce qui aurait également l’avantage de solidifier l’approvisionnement du côté de Rivière-Éternité et Saint-Félix-d’Otis.

Hydro-Québec privilégie davantage des activités de contrôle de la végétation pour le moment. Toujours selon Guy Morency : « Le plus récent cycle d’élagage a été fait à l’été 2016. De plus, une patrouille effectuée après les évènements du 1er au 2 décembre dernier sur les 119 km de la ligne desservant L’Anse-Saint-Jean et Petit-Saguenay a permis d’identifier plus de 50 arbres dangereux pour notre réseau. La coupe de ces derniers s’est terminée dans la dernière semaine de janvier. »

Pour Alexandre Bouchard, ingénieur chez Martin Roy et Associés, « la donnée qu’on utilise pour voir l’efficacité d’un réseau de distribution électrique c’est l’indice de continuité, qui représente le nombre de minutes que les clients ont manqué d’électricité en moyenne dans une année. En 2014, ça tournait autour de 140 minutes pour Hydro-Québec. C’était 161 minutes en 2015 et 113 minutes en 2016. C’est dans les moyennes de ce qu’on retrouve en Amérique du Nord. Il ne faut pas oublier par contre qu’ailleurs dans le monde, on manque d’électricité tout le temps. On est assez privilégiés en fait, surtout qu’on a les plus bas tarifs d’électricité en Amérique du Nord. »

Toujours selon M. Bouchard, le réseau de L’Anse-Saint-Jean et Petit-Saguenay est très dur d’entretien à cause des longues distances non habitées. Les coûts prohibitifs pour le raccordement à Rivière-Éternité ou pour enterrer les fils ne se justifieraient tout simplement pas. Il poursuit : « c’est à chacun de se préparer à affronter des situations comme celle-là. Il existe aussi des plans d’urgence préparés par l’UMQ et Hydro-Québec qui expliquent bien comment les municipalités peuvent se préparer. »

En attendant la prochaine fois…

Pour Lucien Martel : « cette panne nous a permis de voir nos faiblesses, les endroits où on est vulnérable en cas d’urgence. » Les deux municipalités concernées se préparent d’ailleurs à la prochaine coupure de courant majeure. Du côté de L’Anse-Saint-Jean, on planifie l’installation d’une génératrice pour les deux puits de la municipalité. On souhaite également installer une génératrice à La Petite École et possiblement à l’église, deux lieux qui pourraient servir de refuge en cas de panne puisqu’ils sont chauffés à l’huile. À Petit-Saguenay, on envisage aussi d’installer une génératrice au Centre des loisirs et on prépare un plan d’urgence en cas de panne.  On insiste aussi de ce côté sur le rôle des pompiers volontaires dans de telles circonstances.

Les commerces aussi peuvent prévoir le coup en se dotant de génératrices, comme a choisi de le faire le Marché Bonichoix. Il est assez simple de louer une génératrice en cas de panne planifiée, mais beaucoup moins lorsque celle-ci n’est pas prévue, surtout si elle survient en pleine nuit.

Alors que les municipalités de Saint-Félix-d’Otis et Rivière-Éternité sont raccordées au réseau de la Ville de Saguenay, Petit-Saguenay, L’Anse-Saint-Jean et Sagard sont approvisionnés seulement par le poste de Petit-Saguenay.

Les citoyens gagneraient également à se préparer davantage. Selon Alexandre Bouchard, dans la plupart des cas « la solution la plus efficace pour se prémunir contre les pannes de courant, c’est de s’acheter une génératrice. » Si les poêles à bois et les foyers au gaz ou au propane ont l’avantage de fonctionner sans apport électrique, ce n’est pas le cas pour les poêles à granules et les systèmes à air pulsé comme les fournaises à l’huile ou au bois. Ça vaut aussi pour les résidences qui ne sont pas desservies par un réseau d’eau potable municipal.

Chaque résidence devrait aussi compter sur un minimum d’articles pour réagir en cas d’urgence, qui comprend des denrées non périssables, un système d’éclairage d’appoint, une radio à piles, des lampes de poche, des piles de rechange, ainsi qu’une trousse de premier soin complète. Il faut par contre éviter les chandelles et les chauffages d’appoint prévus pour l’extérieur, qui sont une source potentielle d’incendie. Un bon vieux téléphone à fil est aussi fort utile pour prendre le relai des très populaires téléphones sans fil en cas de panne.

Des risques qui vont en grandissant.

Notre dépendance à l’électricité est plus grande que jamais. Comme l’explique Alexandre Bouchard, « bien que nos appareils électriques et électroniques soient de plus en plus performants, la consommation d’électricité par habitant ne cesse d’augmenter. On en a de plus en plus et nos maisons sont de plus en plus grosses. » L’exemple des communications est probant à cet égard. Auparavant, en cas de panne, tout le monde pouvait se rabattre sur le téléphone pour ses communications. Aujourd’hui, sans électricité, nos téléphones sans fil cessent, nos modems et nos tours de cellulaires ne fonctionnent pas.

Les nouvelles structures démographiques et familiales accroissent également les risques. La population vieillit, ce qui accroit du même coup le nombre de personnes âgées habitant seules, autant de personnes qui sont plus à risque d’avoir des besoins de santé ou de souffrir d’anxiété. De plus en plus de résidents sur le territoire n’ont pas de famille proche à proximité et peuvent se retrouver dépourvus dans une situation d’urgence.

Les scientifiques s’entendent sur le fait que les changements climatiques en cours auront pour effet de multiplier le nombre de phénomènes extrêmes, dont l’occurrence des précipitations abondantes. Les modèles les plus récents prévoient également une augmentation générale des précipitations dans nos contrées nordiques et particulièrement des précipitations hivernales. En somme, on peut s’attendre à des précipitations plus fréquentes et plus importantes en hiver, en plus d’une hausse générale de la température. En d’autres mots, il y aura, au cours des prochaines décennies davantage de tempêtes de verglas et davantage de grosses tempêtes de neige mouillée comme celle que nous avons connu le 1er décembre dernier.

Dans les circonstances, il est plus important que jamais pour les municipalités, les citoyens et Hydro-Québec de se préparer au pire. Cela concerne aussi les municipalités de Saint-Félix-d’Otis et de Rivière-Éternité, qui pourraient également subir une panne importante si les dommages se produisaient du côté de La Baie ou entre les deux villages. Si les problèmes ont été somme toute mineurs cette fois-ci, nous ne sommes pas à l’abri d’évènements climatiques comme ceux qui ont frappé le Nouveau-Brunswick récemment ou qui ont frappé la région il y a deux décennies.

Des précipitations de l’ampleur de ce que la région a reçu lors du fameux Déluge du Saguenay étaient exceptionnelles et il serait très surprenant qu’un évènement de cette ampleur se répète avant plusieurs siècles dans la région. Le Bas-Saguenay a cependant connu plusieurs évènements de pluies abondantes qui ont causé des dommages importants dans la région au cours du 20e siècle. On prévoit que ceux-ci deviendront non seulement plus fréquents, mais également plus intenses. Fort heureusement, il n’y a pas à composer avec le froid en été. Mais des inondations, ce n’est pas plaisant non plus…