Quand elle nous ressemble la parole nous rassemble

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Une œuvre de Joëlle Gagnon qui annonce en beauté ce numéro consacré aux conteurs d'hier et d'aujourd'hui.

Quand, en plein milieu de l’histoire, vous commencerez à vous inquiéter de l’endroit où tombera Edgar après son vol à dos de patate douce, c’est que vous aurez été happé par un conteur ou une conteuse, venu.e tout simplement vous proposer un éclairage nouveau sur les relations de jardinage de votre coin de pays. 

Au moment même où j’écrivais ces mots, j’apprenais le décès du grand Serge Bouchard, l’unique en son genre; l’anthropologue-animateur, le philosophe-penseur, le poète-animal, qui savait se reconnaître dans le pneu clouté d’un camion Mack, aussi bien que dans la démarche décomposée du porc-épic. Rêveur conscient, il voyait les événements à partir d’un œil curieux, inspiré et enrichi qu’il était de ses nombreuses rencontres avec l’essence de l’être. Il se disait émerveillé par la magie de la radio, médium grâce auquel il touchait nos intérieurs. Conteur naturel aux racines ficelées jusqu’à la toundra, il nous enveloppait d’une voix feutrée et bienveillante, tout en nous offrant généreusement les trésors qu’il découvrait sans cesse, dans la relation à l’autre. Il aurait répondu que sa mort n’est qu’un rappel de la vie et ses chapitres, mais avouons qu’il nous manque déjà.

Ici, au Saguenay, se cachent bien des individus ayant ce même rapport à l’histoire. Peut-être ne sont-ils pas sur la scène de votre village, ni non plus accessibles par baladodiffusion; mais, ces personnes qui capturent les moments importants de nos parcours collectifs, afin d’en fabriquer des toiles de mots transcendants, sont tout près de chez vous, ici, en parallèle du vrai. Ils et elles savent manier la rumeur, et ont en bouche une parlure pour la rendre intrigante et attachante. Ce sont nos cousines, notre grand frère, la tante du voisin à Ti-Jo à picoté dans l’rang gauche l’aut’ bord en face; bref, nous sommes tous et toutes liés à quequ’un, quequ’part qui a quequ’chose à raconter. Des oui-dire, des leçons de vie tirées d’événements peu banals; mais surtout, des brins du passé qui s’attachent ben serrés, qu’on veut jamais détricoter, sauf pour l’instant d’une ‘tite soirée. 

Mais, qu’est-ce qu’un conteur? Un artisan de la menterie? Un fabricant de mystères incongrus? Un puits sans fond d’images absurdes? Un exagérateur volatile sans port d’attache?

Au début de la parole vivante dans l’épopée humaine, le griot et la griotte (ou barde) faisaient la transmission de récits historiques, par le biais de la chanson et du conte. C’était alors un partage, bien qu’improvisé en partie, d’une haute importance. À l’heure des technologies (et d’une Covid qui nous restreint), nous n’avons plus coutume de nous rassembler autour des anecdotes qui autrefois unissaient et codifiaient notre vie sociale. Mais pour avoir eu la chance de voir Habib Koité (griot malien) sur scène, je peux vous garantir qu’il est encore possible pour des spectateurs, de se sentir unis par l’esprit et le cœur, grâce à la magie de l’improvisation artistique. Toutefois, ses dons de conteur ne sauraient trouver échos s’il n’y avait pas de public. Sans témoin, son débit, ainsi que toutes les formes de son rendu, s’en trouveraient affaiblis.

Il y a donc forcément un canal essentiel à la survie d’une transmission orale, un pont entre ce qui est donné et ce qui est reçu. Lorsque Joséphine Bacon nous entretient sur l’importance de la vitalité de la langue, j’entends aussi qu’il n’est pas suffisant de se contenter de rester informés sur le peuple qui nous a ouvert le chemin, mais que notre marche doit absolument nous mener à des échanges réels, sonores et vivants.

Alors donnons la parole, prêtons l’oreille; soyons présents.tes à ceux et celles qui prennent soin du lien entre les générations. Ils sont jeunes ou plus vieux, ils sont partout ou campés chez eux; reste à découvrir ce qu’ils ont à offrir, par le geste ou la parole, ainsi que par la finesse de leurs paraboles.