Un jour, un quai !

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La maison du gardin de quai au début des années 1970.

On était gardien de quai de père en fils dans la famille des Lavoie, Ferdinand le grand-père, Ernest le père qui a bâti la maison au bord de l’eau, celle-là même qui a brûlé en janvier dernier anéantissant des années d’efforts pour le Café du Quai et la boutique des Rebelles des Bois. Et enfin, le dernier de la lignée, Francis Lavoie, né à L’Anse-Saint-Jean le 11 novembre 1920. Il est resté gardien de quai durant 45 ans.

Une journée dans la vie du gardien de quai

Un gardien de quai accueillait les bateaux, les mesurait pour ensuite leur charger tant du pied. Enfin, il notait toutes les embarcations qui passaient par les quais de L’Anse dans son grand registraire. Si le gardien ne déchargeait, ni ne chargeait les bateaux, c’est par contre bien lui qui embauchait les hommes pour le faire. De gros chargements de bois de pulpe ou de bois de sciage étaient ainsi chargés sur des goélettes emplies comme des œufs. À une époque, il y avait 5 moulins à scie portatifs qui opéraient dans la région. À la fin de l’été, c’était le tour des goélettes emplies de farine, de mélasse et autres denrées alimentaires, qui arrivaient pour approvisionner les épiceries locales, ainsi que la petite coopérative anjenoise. À cette époque, il y avait également deux fromageries à L’Anse et une à Petit-Saguenay. Ainsi toutes les semaines, 100 livres de bons fromages voyageaient par goélette jusqu’à la ville de Québec.

L’Abbé Fortin, Vilmont Saint-Pierre, Francis Lavoie, Albert Tremblay, Antonio Boudreault, Bruno Houde et Charles Édouard Tremblay lors du lancement de la Jeanne A.B., dernière goélette à avoir été construite à L’Anse-Saint-Jean.

Le premier des chemins, le fjord du Saguenay

Il n’y avait pas que les goélettes qui naviguaient sur le fjord. Au milieu des années 1950, le Canada Steamship Lines venait ici de 2 à 3 fois par semaine. Ce bateau partait de Montréal, faisait des escales à Québec, Pointe au Pic et Bagotville. Pour le plaisir des passagers qui étaient à bord, il faisait un tour dans la baie de L’Anse mais ne s’arrêtait pas. Parfois, il s’ancrait dans le coin quand il y avait du brouillard. Il n’y avait pas de radars à l’époque.

Le quai de L’Anse a vu accoster des bateaux de bien des pays qui, de port en port, transportaient des denrées pas toujours déclarées. Au cours de sa vie, Francis Lavoie s’est lié d’amitié avec nombre de capitaines, qui parfois en profitaient pour vendre autre chose que la marchandise dont ils avaient la mission. L’alcool était très populaire à cette époque, surtout le 94 fabriqué à Saint-Pierre-et-Miquelon. Le gardien de quai s’est alors monté une belle clientèle intéressée par ce marché clandestin, un marché noir qui lui permettait d’arrondir les fins de mois. Il recevait également du rhum de la Jamaïque, provenant des bateaux apportant de la bauxite pour les alumineries au port de Port Alfred.

Francis Lavoie ne naviguait pas tant sur les bateaux, il restait plutôt au quai. Quand un bateau arrivait, il avait toujours besoin de quelque chose. Il n’y avait qu’un téléphone, certains avaient besoin de se ravitailler au village, d’autres en essence, bref le gardien de quai les aidait à subvenir à leurs besoins.

Jean Sylvain et André Robert deviendront des habitués de la maison du gardien, qu’ils habitaient entre deux explorations du cap Trinité.

La maison du gardien de quai n’était pas un hôtel à proprement parler, mais il arrivait souvent qu’une ou deux chambres soient occupées par des clients lorsque l’hôtel Perron voisin était plein. Les gens de la Pointe s’entraidaient beaucoup à l’époque. Ainsi, Jean Sylvain et André Robert deviendront des habitués de la maison du gardien, qu’ils habitaient entre deux explorations du cap Trinité. Ces deux grimpeurs sont en effet les premiers à avoir atteint, en juillet 1967, les sommets du Cap de 300 mètres de hauteur.

Francis Lavoie pratiquait la pêche à la fascine au bord du quai de l’Anse.

La pêche au bout du quai.

Si le monde venait veiller au bout du quai, il y avait aussi de nombreux pêcheurs qui s’évertuaient à y taquiner la truite de mer. De son côté, Francis Lavoie avait obtenu un permis pour installer des filets pour la pêche à la fascine, toujours dans le coin du quai. Il attrapait de l’anguille et du saumon. Jeanne-Mance Lavoie, une des filles du gardien, se rappelle qu’il y avait aussi des Morneau qui arrivaient de la Haute-Côte-Nord pour venir chasser le loup marin. Celle qui a passé son enfance sur le bord du quai se rappelle : « Par les fenêtres de la maison, à marée haute, on avait l’impression de vivre sur un bateau flottant dans l’eau, c’était extraordinaire. » Mais ce dont se souvient surtout cette jeune femme de 76 ans, dont les souvenirs ont agrémenté ce texte, c’est la diversité des personnages qu’elle a eu la chance de rencontrer tout au long de ses premières années au bord du quai de L’Anse.