Maude Vien : créer à partir du territoire vivant

81
Exposition Voix Visuelle, Maude Vien (à droite) remporte le premier prix.

Le 10 avril dernier, Maude Vien, résidente de Petit-Saguenay, remportait le premier prix de la 20e édition de l’Exposition internationale d’estampe numérique miniature organisée par le Centre d’artistes Voix Visuelle à Ottawa. Son œuvre Effloraison, inspirée des traces laissées par un incendie de forêt à Rivière-Éternité, a su se démarquer parmi des artistes provenant d’un peu partout dans le monde.

Actuellement à la maîtrise en arts visuels à l’UQAC, Maude développe une pratique artistique où le numérique et le territoire se rencontrent.

Après un certificat en arts numériques à Chicoutimi, elle complète un baccalauréat en arts visuels à l’UQAM en 2014. Déjà, l’estampe, la sérigraphie et la lithographie occupaient une place importante dans son travail, mais toujours accompagnées du numérique. « J’ai appris la modélisation 3D à Aix-en-Provence, en France, pendant mon bac. Depuis ce temps-là, l’ordinateur fait partie de ma pratique artistique », raconte-t-elle.

Son œuvre EFFLORAISON qui remporte le premier prix Voix Visuelles

À travers les années, elle travaille dans différentes galeries, puis en design de mode, allant même jusqu’à lancer sa propre marque, Rue du Léopard. En arrivant à Petit-Saguenay, elle se joint naturellement à l’équipe de Minuit moins cinq. Mais le besoin de revenir à une réflexion artistique plus approfondie se fait sentir.

« Oui, j’étais en création, mais ça faisait longtemps que je n’avais pas pris le temps de réfléchir à une démarche artistique en profondeur », explique-t-elle. La maîtrise devient alors une manière de se repositionner comme artiste et de relever un défi personnel : réaliser une exposition solo.

Depuis le début de ses recherches, un fil conducteur traverse ses projets : la relation sensible au territoire vivant. Très impliquée dans les luttes environnementales au début de sa vingtaine, Maude s’intéresse aujourd’hui à la crise du vivant et aux transformations des paysages. Dans le cadre de sa maîtrise, elle développe trois projets de recherche-création.

Le premier, Effloraison, s’intéresse aux traces laissées par les incendies de forêt. Sur un terrain privé de Rivière-Éternité cicatrisant d’un feu, Maude photographie les repousses, les fleurs, les roches couvertes de suie et les arbres brûlés un an après l’événement. À partir de cette matière recueillie sur le terrain, elle crée ensuite numériquement des textures et des formes en 3D qu’elle ré-assemble dans des environnements immersifs. La rencontre avec les propriétaires du terrain fait également partie intégrante de l’œuvre. « Ils m’ont parlé de leur regard sur la montagne, sur la mousse qui prenait vie là où des orignaux se promenaient avant le feu. »

C’est cette œuvre qui lui a valu le premier prix à Ottawa. Le thème du concours portait sur les cycles, un concept qui rejoignait directement sa réflexion sur la renaissance après le feu. « Je pense que ce qu’ils ont aimé, c’est le traitement numérique en 3D et l’idée du passage de la destruction à la renaissance », dit-elle.

Son deuxième projet, réalisé avec LAGORA (Laboratoire de recherche sur les gouvernances alternatives de l’UQAC), porte sur une cartographie sensible du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Pendant l’été, Maude visite plus de 65 lieux identifiés par des citoyens à travers la région. Chaque endroit lui est raconté à travers des souvenirs et histoires personnelles. L’exposition, présentée lors du Grand rassemblement de Métabetchouan l’automne dernier, mélange photographie et captations sonores afin de traduire notre rapport aux paysages.

Enfin, son troisième projet aborde les mutations du monde forestier à travers la fermeture d’une scierie. Maude observe comment un lieu industriel rempli de bois perd soudainement sa valeur économique pour devenir un espace abandonné qui retournera éventuellement à la nature. « Du jour au lendemain, la matière stockée devient un déchet », explique-t-elle. Cet été, elle prévoit retourner sur le site étudié pour documenter la végétation qui reprend tranquillement possession du terrain.

Au cœur de sa démarche se croisent deux concepts : le sensible et la systémie. Ses œuvres utilisent des données réelles recueillies sur le terrain (mouvements, textures, captations photographiques), mais aussi des données factuelles issues de banques, afin de recréer numériquement des comportements inspirés de la nature. « La donnée devient ce qui crée le paysage », résume-t-elle.

Mais derrière les expositions et les prix se cache aussi la réalité bien concrète de la vie d’artiste en région. « C’est beaucoup de travail. Il faut aller chercher des subventions, des concours, planifier la suite », explique-t-elle. Déjà, elle commence à préparer un projet d’exposition sur la Côte-Nord prévu pour 2028. « En ce moment, je vis de l’art. À l’automne, j’aurai la chance d’avoir une charge de cours à l’université. »

Boîte créative installée au Corsaire à Petit-Saguenay, projet Hémisphère de l’École du Vallon

Maude souhaite aussi s’impliquer davantage en tant qu’artiste dans la communauté. Récemment, elle a collaboré avec l’école du Vallon dans le cadre d’un projet Hémisphères de Culture pour tous visant à créer des boîtes de création. Installées à la poste et au Corsaire à Petit-Saguenay, ces deux stations offrent du matériel artistique à utiliser sur place dans un contexte d’animation pédagogique.

Elle participe actuellement à une exposition collective au Bistro de la Chasse-Pinte, une façon de démystifier son projet de recherche auprès de sa communauté. Maude terminera sa maîtrise cette année avec une exposition solo finale présentée le 19 novembre au centre BANG, à Espace Virtuel, situé Chicoutimi-Nord. Vous êtes tous et toutes cordialement invités !