Au temps des barricades

714
Les travailleurs forestiers déversent un chargement de bois sur la route 170, en face de la pharmacie et allument un immense feu.

Un comité d’irréductibles (indépendant de la Corporation du Mont-Édouard qui continue de piloter le dossier par les voies normales) est mis sur pied avec la ferme intention d’aller « brasser la soupe autrement ».  C’est ainsi qu’à la fin novembre 1989, ces travailleurs forestiers, avec Claude Boudreault en tête, déversent un chargement de bois sur la route 170, en face de la pharmacie et allument un immense feu; la route régionale est bloquée, une voie de contournement par la rue du Coin est prévue pour les urgences seulement, et tout le trafic régulier est immobilisé. Les anjeannois sont solidaires du geste posé et se relaieront au feu pour surveiller le barrage.

Du jour au lendemain, le bureau du pharmacien devient le bunker des résistants et les appels arrivent d’abord de la Sûreté du Québec, ensuite du cabinet du ministre Blackburn demandant d’aller chercher Claude Boudreault sur le barrage et les échanges fusent. La porte du bureau a beau être fermée, on entend Claude qui se débat avec le ministre et la ferveur que celui-ci déploie dans son argumentation est on ne peut plus convaincante : la survie du village est en cause.

Au cours de cette période de siège, des équipes se relaient jour et nuit pour alimenter le feu et s’assurer que personne ne viendra démanteler le barrage. Après l’une de ces discussions enflammées avec le ministre, Claude sort du bureau en disant : « Ça marche, le ministre Blackburn va venir nous rencontrer cet après-midi, il viendra au Colibri et arrivera en hélicoptère. » Et, comme de fait, ce dernier atterrit vers 2 heures dans le stationnement et rencontre les citoyens rassemblés dans la grande salle. Le message qu’il livre est le suivant : « Votre projet est bien ficelé et en bonne voie d’approbation finale. Il faut d’une part s’arrimer avec le Fédéral et d’autre part, trouver une façon de bien le présenter pour ne pas avoir aussi à dire oui à 5 ou 6 autres projets de même nature dans d’autres régions du Québec. Pour ce faire, nous demandons que vous cessiez vos moyens de pression, que vous débloquiez la 170 et consentiez à une trêve jusqu’à la fin de janvier.»

Le tout est accepté de bonne foi, la barricade est levée vers le 8 décembre, mais avant de quitter, les forestiers locaux prendront la peine d’installer un gigantesque sapin de Noël sur le terrain à gauche de la pharmacie. Il sera décoré avec plein de lumières apportées par tout un chacun et deviendra le symbole de la ténacité et du courage des gens de chez nous; pendant plus d’un mois et demi, chaque camionneur étranger ou pas (les nouvelles vont vite dans cette confrérie) qui circulera dans le secteur se fera un devoir de klaxonner en passant pour manifester son appui à « la cause ».

Du financement occulte est trouvé sans peine pour l’essence des équipements et machines et pour nourrir les bûcherons délinquants.

 Fin janvier, aucun signe de vie ni des fonctionnaires, ni du ministre et la patience des « résistants » ne tient plus. Les gens d’ici sont décidés à prendre les grands moyens pour faire ce qu’ils savent le mieux faire : ils vont commencer le déboisement du bas de la montagne, sans autorisation et même avec l’appui public des maires du Bas-Saguenay, Laurent-Yves Simard de L’Anse en tête, secondé par Hermé Lavoie de Petit-Saguenay et Eugénie Bouchard de Rivière-Éternité.

Du financement occulte est trouvé sans peine pour l’essence des équipements et machines et pour nourrir les bûcherons délinquants. Les travaux s’amorcent, un « camp de batch » (qui fait office de cuisine, de quartier général et de pôle de rassemblement) est érigé; pendant qu’on déboise le bas de la pente familiale no 9, un hélicoptère de la SQ survole régulièrement le chantier et des agents relèvent les numéros de plaque des automobiles des travailleurs dans le stationnement.

La tension est palpable partout dans le village. Le curé Clément Harvey, en appui à ses paroissiens, commence un jeûne intégral et, à son huitième jour, accueille le journaliste Louis Lemieux de Radio-Canada, qui vient tenir une émission en direct du presbytère, offrant ainsi une visibilité nationale.

Et…finalement dans l’après-midi du 16 février 1990, les bulletins régionaux commencent à clamer la nouvelle, le projet du Mont-Édouard est officiellement accepté et sera réalisé. C’est l’euphorie à L’Anse-Saint-Jean et le paroxysme est atteint en soirée lorsque le ministre Blackburn débarque dans l’arrière-pays de Périgny au Club des Copains survolté, alors que c’est la fête au village et fort probablement dans une bonne partie de la région. L’Anse-Saint-Jean, contre toute attente, a relevé le pari de l’impossible !

Et, preuve que ledit projet était admirablement bien ficelé dans tous ses détails, moins de 300 jours après cette annonce officielle, le même ministre appuie sur le bouton de démarrage de la première remontée. L’immense chalet, les remontées mécaniques, le système d’enneigement, les structures d’accueil, tout est en place et fonctionnel. Le 8 décembre 1990 les premiers skieurs dévalent les pentes du Mont-Édouard. Ceux qui ont vécu ces événements en éprouvent encore des frissons ! C’est hier, c’était il y a 30 ans !