Il était une fois le fjord.

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Un parfum de mystère aux lueurs de cathédrale envahit le cœur de celui qui découvre les paysages du fjord du Saguenay. La brume matinale qui dévoile un décor plus grand que nature le laisse bien souvent bouche bée. Les falaises immenses aux arêtes si bien découpées faisant face aux arrondis de la rive opposée lui racontent le passage du dernier glacier.

Et quand il s’aventure à l’intérieur, se faisant navigateur pour quelques heures, il se sent alors tellement petit qu’il pourrait, en fermant les yeux, entendre les pas des géants peuplant les contes des premières nations canotant sur ses eaux noires.

Le tout premier homme, Mayo, était plus grand que les pins blancs qui surplombaient les montagnes du fjord du Saguenay. Au cap Trinité, qui à l’époque se dressait bien droit vers le ciel, l’eau arrivait juste sous le nombril du géant. Il y a des milliers et des milliers de lunes, aux premières heures du monde, Mayo livra bataille contre le dernier des monstres peuplant les profondeurs ténébreuses du Saguenay.

La bête avait les allures d’une immense morue à la tête affreusement gonflée. Durant le combat qu’il remporta, Mayo fracassa à trois reprises l’immense crâne du monstre sur le cap Trinité, arrachant, dans un infernal fracas, des morceaux de la montagne. Ainsi, dit la légende, Mayo orna le profil du cap Trinité de ces trois entailles aux allures d’escalier géant. Sur ces plateaux, où aucun arbre ne pousse, l’esprit de Mayo règne à jamais et veille à ce qu’aucun monstre ne revienne hanter le fjord. Aujourd’hui du haut du Cap Trinité, c’est la Vierge Marie qui baigne de son aura les vestiges de ce glorieux combat !

Sur les traces du passé…

En rencontrant Noémie Plourde au laboratoire d’archéologie de l’UQAC, on s’aperçoit que la magie et le mystère des légendes résonnent aussi dans ces murs recouverts d’artéfacts. Bien sûr, les recherches archéologiques que l’on répertorie ici sont scientifiques et étudiées avec tout le professionnalisme requis. Mais si chaque nouvelle découverte valide certaines hypothèses, il faut bien le reconnaitre, elle amène souvent bien plus de nouveaux mystères à élucider.

La première de ces énigmes étant qu’aucune trace de présence autochtone n’était présente tout au long de la rivière du Saguenay, et ce, malgré les nombreux sites archéologiques découverts à Tadoussac et au Lac-Saint-Jean. Il fallut attendre l’année 1948 avec ses premières fouilles effectuées dans quatre grottes, situées entre Tadoussac et l’Anse à Gagnon, sur le bord du Saguenay, pour commencer à entrevoir ce que pouvait être le mode de vie des différentes nations naviguant sur le fjord. Ces premières investigations permirent de découvrir de nombreuses sépultures dans trois de ces grottes.

Au cours des fouilles effectuées au début des années 1960, on y a découvert environ 1000 objets de toute nature parmi lesquels des incisives de castor perforées, des lambris d’écorce troués, des restes d’animaux et différents objets transformés en os, en bois ou en émail. (…) Plusieurs de ces vestiges, qui n’ont à ce jour pu être positionnés avec précision dans le temps, datent probablement d’un moment où la pensée judéo-chrétienne n’avait pas encore submergé la vision du monde autochtone. – (Extrait de l’article d’Érik Langevin et Noémie Plourde : Sept millénaires de navigation sur la rivière Pitchitaouichez (Saguenay)).

Des peuples de tradition archaïque maritime du Maine à la rivière Ste Marguerite

À quelques kilomètres de là, dans le delta de la rivière Ste-Marguerite, les fouilles archéologiques débutent dans les années 1990. Elles permettront de dater une présence humaine ancienne de près de 8000 ans.

« Les peuples dont on a retrouvé les traces les plus anciennes lors des fouilles de Ste-Marguerite étaient de tradition archaïque maritime. En analysant les pointes de projectile, on s‘aperçoit que le matériau, du rhyolite, proviendrait du mont Kinéo dans le Maine. On suppose donc que des peuples du réseau de la côte atlantique remontaient les rivières pour venir installer leur site d’hiver à cet endroit, raconte la jeune archéologue. Les milliers d’ossements de phoque, le fait que cet animal soit plus facile à chasser l’hiver sur la glace, ainsi que l’emplacement du site protégé des vents, nous permettent d’élaborer cette théorie. L’emplacement à 60 mètres au-dessus du niveau de l’eau nous indique un emplacement très ancien, à une époque où le niveau des eaux était bien plus haut. »

À peine sortie de la dernière glaciation, il n’était pas question d’agriculture dans la région, les températures étant bien trop froides. C’est donc surtout des traces de bivouacs, de campements ponctuels, que l’on retrouve sur le bord du Saguenay, et ce jusqu’à 1000 ans AA. (En archéologie, on date ainsi Avant Aujourd’hui.)

L’Anse à la Croix

De son côté, le site de l’Anse à la Croix révèle des présences humaines datant de 5000 ans AA. Une petite aire de repos découverte sur une terrasse située à 25 mètres au-dessus du niveau de la mer, qui à l’époque longeait le Saguenay, permettra aux archéologues de découvrir de nombreux éclats d’une roche provenant d’une région plus au sud, dans la vallée du Saint-Laurent.

Aire de combustion (foyer) datant de 1000 ans.

Grâce à la découverte de tessons de poterie, différents selon les cultures, on sait que pour atteindre les territoires du Nord, les Iroquoiens de Hochelaga (Montréal) arrivaient par le fleuve Saint-Laurent, tandis ce que les Hurons des Grands Lacs remontaient par la Mauricie. Il y a donc de fortes chances que ces éclats de roche soient les restes du bivouac d’un petit groupe d’Iroquoiens qui en profitèrent pour tailler leurs outils.

« Le site de l’Anse à la Croix est exploité depuis 1996, ce qui en fait l’un des sites les plus fouillés au Québec. De nombreuses structures de tentes à sudations, permettant de rentrer en contact avec les esprits, d’avoir des réponses aux questions concernant la chasse, y ont été retrouvées. », poursuit Noémie Plourde. Car si le site compte de très anciens visiteurs, c’est surtout depuis 1000 ans AA que son occupation s’intensifie. De nombreux restes osseux de gros gibiers, caribous et orignaux, entre autres, suggèrent que l’endroit devient, à cette période, un camp de base pour des chasses à l’intérieur des terres. Du moins, c’est ce que les analyses des nombreuses fouilles pourraient conclure actuellement.

« En attendant la prochaine découverte ! », s’exclame l’archéologue passionnée. D’ailleurs, des fouilles n’ont pas encore été entreprises du côté du cap Trinité où des traces du Mayo pourraient bien être découvertes. Parcourir de si grandes distances, en canot d’écorce et avec ces conditions climatiques ! On finit par croire aux histoires des géants accompagnant les intrépides nomades !