Les 30 ans du mont Édouard, une odyssée

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Le Trait d’Union vous invite à un voyage dans le temps, ponctué de rencontres et d’évènements. Mais d’abord 1000 excuses auprès de tous ceux qui n’ont pas été contactés, la mission était immense … une montagne!
Et si un point commun existe dans cette odyssée, c’est bien que le mont Édouard propose toujours une place de choix aux rêves des pionniers à l’esprit aventurier, peu importe l’époque.

La crise économique des années 80

Dans les années 80, la région du Bas-Saguenay connait une crise économique retentissante avec des taux d’intérêts à 20 % et un chômage frôlant les 40 %. Non seulement l’exploitation forestière se mécanise, mais elle déménage de secteur.
À L’Anse-Saint-Jean, la jeune chambre, comme on la nommait à l’époque, organise un sommet économique où la population est conviée à partager ses idées. Une main se lève, Claude Boudreault prend la parole : « On a de belles montagnes ici, on a qu’à faire un centre de ski ! »
Maire de L’Anse-Saint-Jean depuis 1980, Laurent Yves Simard se rappelle que la municipalité n’a pas embarqué immédiatement dans le projet : « On était même surpris au début car il y avait un moratoire sur le ski au Québec. Le gouvernement essayait de se défaire du Mont Saint Anne et ne voulait surtout plus développer de nouveaux centres de ski. »
Les gens du milieu restent cependant très motivés par le dossier. Avec Denis La France en tête, (père de Philôme La France, l’actuel maire de Petit-Saguenay) s’organise à l’école Fréchette une nouvelle rencontre de citoyens. Tout le Bas-Saguenay est convié. « Il fallait faire une étude de préfaisabilité, on avait besoin de fonds. Un appel est lancé aux personnes sur place, une centaine de citoyens. Le jour même, 33 000 $ sont recueillis ! C’était renversant ! Uniquement sur une idée, aller chercher l’adhésion de tout ce monde. En même temps, c’était une époque où les gens n’étaient pas très riches, précise Lucien Martel, qui se rappelle comme si c’était hier de ce mois de novembre 1986, quand tout a commencé. »
L’étude de préfaisabilité est confiée à Robert Leblond, qui identifie trois montagnes à L’Anse-Saint-Jean : le mont Édouard, une autre dans le même secteur, et enfin une dernière dans Périgny. Le choix s’est arrêté sur le mont Édouard pour l’ensemble de son potentiel, ses dénivelés, son versant nord et l’abondance de sa neige, mais aussi son accessibilité.

Le milieu rassemble 1,5 million.

En mars 1988, les études de faisabilités sont formelles, la création d’un centre de ski au mont Édouard profiterait de l’engouement croissant pour ce sport. Dans l’enveloppe budgétaire reliée à la zone périphérique du Parc du Saguenay, 10 M$ sont encore disponibles. Pour pouvoir profiter de l’appui financier des gouvernements, le milieu doit récolter 1,5 M$.
« Et c’est à partir de là que tout le monde a embarqué sérieusement. Dans la semaine qui a suivi s’est créée la Corporation du mont Édouard, présidée par Lucien Martel. Il fallait 1,5 M$ et on l’a ramassé ! » raconte Gilles Roy, alors conseiller municipal à Petit-Saguenay et attaché politique au bureau du député provincial.

Le C.A. de la Corporation du mont Édouard en 1989, avec Rémi Gagné tout à gauche, Lucien Martel au centre et Gilles Roy tout à droite.

Ce dernier se souvient que des personnes âgées donnaient des 3, 4, 5000 $, des gens vidaient leurs économies ! Ville de La Baie a versé 45 000 $, Chicoutimi 100 000 $ ! La municipalité de Petit-Saguenay a contribué de 35 000 $ ! « Ce qui a été extraordinaire dans ce dossier-là, c’est la complicité et la solidarité régionale pour le développement économique. Le fait que les gens mettent dans la caisse, qu’ensemble ils appuient le projet, tout ce mouvement, ça a créé une force incroyable. Et s’il y a une chose que tu peux noter dans ton article, c’est ça : C’était un gros défi, ça nous prenait tout le monde et on a eu tout le monde ! s’enthousiasme Gilles Roy. C’est qui le père ? C’est tout le monde, car oui, on peut tous être fiers de notre implication ! »
De son côté Rémi Gagné, alors conseiller municipal à Rivière-Éternité, évoque ce même esprit de solidarité. « À l’époque déjà, les maires se parlaient beaucoup. Laurent Yves Simard avait fait la demande aux municipalités du Bas-Saguenay de déléguer des conseillers pour la campagne de financement. Eugénie Bouchard mairesse de Rivière-Éternité me confie le dossier. À Petit-Saguenay, c’était Gilles Roy; à L’Anse-St-Jean, on a eu Paulin Boudreault, Janie Boudreault; à Saint-Félix-d’Otis, c’était Pierre Thibeault. J’ai ramassé à peu près 35 000 $ auprès de la population. Ce n’était pas toujours facile, il y en a qui y croyaient, qui avaient hâte de faire du ski, d’autres qui avaient un peu l’esprit de clocher, il y en a dans toutes les municipalités, mais on construit de bien meilleures bâtisses ensemble. La concertation continue encore aujourd’hui, on a des divergences, il y en a toujours eu, c’est correc, on a de bonnes discussions et on en sort plus fort ! »

1989, année de tous les rebondissements !

Le 31 mars 1989 se termine la campagne de financement, s’ensuit un véritable jeu de ping-pong entre les gouvernements et le milieu. Si le Fédéral apporte rapidement son soutien au projet, le Québec hésite, se dédit, joue littéralement avec la patience des acteurs du milieu en les renvoyant à de nouvelles exigences, de nouveaux plans.
« Pas une journée durant cette année et demi de négociations où je ne parlais à un journaliste, se rappelle Lucien Martel. Le gouvernement provincial nous demandait de retravailler nos dossiers, nous renvoyait toujours à des dates ultérieures, même si le milieu avait fait sa part du contrat en amassant 1,5 M$. Cela a été une période très exigeante. »

La grogne gagne la population

Rodrigue Gagné, Claude Boudreault et Laurier Boudreault

« Tout le projet était relié à une enveloppe budgétaire dédiée à la zone périphérique du Parc Saguenay. Cette enveloppe-là se terminait le 31 mars 1990. Si elle n’était pas utilisée, elle retournait dans le fond consolidé du gouvernement. Ils ont donc essayé de faire trainer le projet. Et c’est pour cela qu’on a mis en place des moyens de pression importants », explique Claude Boudreault.
La route 170 est bloquée en décembre, (voir le texte de Gilles Labbé Au temps des barricades), le ministre Blackburn promet une réponse fin janvier mais aucune annonce n’est faite en ce début d’année 1990. Des coupes illégales sont alors entreprises dans la montagne, les maires du Bas-Saguenay apportent leur soutien aux travailleurs forestiers, le curé Clément Harvey entame un jeûne.
Il faudra finalement attendre le vendredi 16 février 1990 pour que les deux paliers de gouvernements débloquent 6,1 M$ pour le développement touristique au Bas-Saguenay. Une grande partie allait au projet du mont Édouard. Lucien Martel a été l’un des seuls à pouvoir assister à la conférence de presse du ministre Blackburn annonçant la bonne nouvelle: « L’ironie dans tout cela, c’est que ce vendredi 16 février, aucune personne du Bas-Saguenay n’a pu venir à la conférence de presse à cause d’une terrible tempête de neige ! Par contre, le Club des copains à L’Anse était rempli de monde, ça a festoyé toute la nuit et quand j’y suis arrivé en soirée, le monde m’ont promené au-dessus de leur tête ! »

Sur le télésiège le jour de l’inauguration, Lucien Martel, André Harvey, Claude Boudreault et Laurent Yves Simard

Entre les négociations avec le gouvernement pour le rachat des terres publiques et l’installation par Hydro Québec d’une ligne électrique adéquate, le passage du rêve à la réalité, le travail colossal que cela demandait s’est révélé être un véritable exploit. Le 8 décembre de la même année, le centre de ski du mont Édouard accueillait ses premiers skieurs.

Des débuts difficiles

« Les premières années, la montagne va de déficit en déficit, les gestionnaires ne peuvent faire face aux obligations auprès des créanciers. L’année 1995 est critique, le Mont-Saint-Sauveur s’apprête à racheter les remontées, le mont Édouard va être démantelé, les clés sont remises à la Caisse Populaires, son principal créancier », explique Laurent Yves Simard. « À la fin novembre 96, j’ai rencontré les travailleurs et leur ai demandé de créer une Coopérative de travailleurs. La municipalité a racheté in extremis les remontées et la Coopérative gérait toute la partie commerciale. C’est là que le centre de ski a commencé à devenir un moteur économique pour la région. » Angéline Gagné est nommée présidente de la Coopérative durant les deux premières années et c’est par la suite Robert Houde qui prendra la relève.

Hélène Gauvreault qui travaillait à l’administration du centre depuis ses débuts prend alors le poste de directrice générale. Elle restera 10 années à la tête de la station. « Le temps de la Coop, il y avait une belle équipe avec Sonia Simard, André Gagné et Marc Laberge. Le système Coop faisait que les employés donnaient au départ 5000 $ puis 5% de leur salaire. La municipalité avait le domaine skiable, les remontées et la Coop gérait le chalet, les terrains. Tant qu’on était en bons termes avec la municipalité, c’était le meilleur scénario. » rajoute Hélène Gauvreault, rejointe par téléphone.
La coupe du monde de télémark, les raid extrêmes Ukatak, le début des sentiers de raquettes avec la Coop 4 Temps, les courses de vélo de montagne avec des compétitions de calibre national et le ski nordique, font partie des projets développés à cette époque. Tout au long de l’histoire coopérative, il faut noter la présence remarquable d’une équipe de bénévoles.
En 2006, c’est le rachat de la station par la municipalité, le développement immobilier prend forme, mais jusqu’en 2010, la station connait des hauts et des bas et un roulement important au niveau du personnel.

Le retour du guerrier

Celui qui s’est battu corps et âme pour la réalisation de ce projet est appelé en plein hiver 2010, convoqué par le conseil municipal. Il se demande même s’il a bien payé ses taxes, ne s’attendant absolument pas à la proposition qu’on va lui faire. Et c’est ainsi que Claude Boudreault devient directeur de la station, poste qu’il occupera pendant 10 ans. « Au bout d’un mois, je me suis rendu compte que la station était en faillite. En 2010, on comptabilisait 750 000 $ de revenus, en 2019 on était rendu à 2,3 M$. »
Cela a pris 5 années pour remettre la station en ordre. En 2015, un plan stratégique sur 5 ans est dessiné. Avec un arrière-pays hallucinant, le C.A. fait confiance à Claude Boudreault et son équipe, qui développent alors le secteur haute-route. L’autre produit mis de l’avant par ce plan, la compétition et les camps d’entrainement pour l’élite. Ces deux secteurs connaitront une progression fulgurante.
L’histoire se poursuit ici avec le retour d’un autre personnage essentiel, présent à toutes les étapes de la saga des débuts. En devenant maire de L’Anse-Saint-Jean en 2013, Lucien Martel redevient président de la Société de développement qui gère la station. « Le mont Édouard, j’y ai toujours cru. Évidemment, ça a pris du temps avant qu’il remplisse son rôle de moteur économique. Si à ses débuts, 60 % de la population de L’Anse-Saint-Jean skiait au mont Édouard, la réalité actuelle est bien différente. Depuis que je suis maire, on a investi 5 M$ pour remettre la station à niveau, acquérir un nouveau système d’enneigement, créer la piste numéro 4 homologuée F.I.S, le haute-route, toutes des actions qui ont donné un élan à la station. »
Avec 350 portes installées au pied de la montagne qui génèrent une valeur foncière de 60 M$, de plus en plus de gens de l’extérieur qui y découvrent le territoire du Bas-Saguenay, le rôle de moteur économique pour la région est bel et bien établi.

Une nouvelle vision.

Frédéric Blouin, directeur général de la station depuis janvier 2020, tient tout d’abord à souligner l’importance d’une nouvelle génération de travailleurs qui s’inscrit parfaitement dans ce nouvel élan. « Le travail des dernières années est colossal. Une équipe de jeunes gens motivés venant de l’extérieur et qui ont adopté le mont Édouard, a travaillé très fort aux côtés de Claude Boudreault, afin de faire de la montagne ce qu’elle est aujourd’hui. La venue de cette relève qualifiée démontre un grand potentiel pour le futur de notre montagne. »
C’est ainsi que Frédéric Blouin poursuit l’aventure avec une vision de montagne axée sur sa communauté, son patrimoine naturel et son approche durable du développement.
C’est pour dire que l’avenir du mont Édouard est encore tout aussi prometteur !