Les souffleurs de rêves du fjord du Saguenay

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Madame veuve Grégoire Côté, née Mélanie Houde, du rang Saint-Laurent à l’Anse-Saint-Jean, naquit en 1893 et passa sa vie à travailler sur sa ferme.

Madame Grégoire Côté.

Madame veuve Grégoire Côté, née Mélanie Houde, du rang Saint-Laurent à l’Anse-Saint-Jean, naquit en 1893 et passa sa vie à travailler sur sa ferme. Voici ce que monsieur Laforte raconte au sujet de cette femme. « Je garde de cette conteuse le plus agréable des souvenirs : une femme sympathique, causeuse extraordinairement intéressante, possédant un humour peu commun. Elle associait à la parole une mimique fantastique lorsqu’elle contait; tout allait de pair, les yeux, la figure, le corps et les mains ».

Monsieur Laforte rencontra madame Côté à deux reprises en 1954 et 1955. Elle avait encore en réserve plusieurs contes.

Avec sa charrette aux merveilles, madame Côté nous apporte, dès ses premières paroles, un adorable petit conte d’animaux La souris et le charbon de feu.

C’est l’histoire d’une petite souris qui déchire sa panse en éclatant de rire à la vue de la noyade du charbon de feu. 

Le clou de ce conte illustre un enjeu qui est encore très actuel pour nous aujourd’hui : l’interdépendance du genre humain, des animaux et de la nature. Dans ce conte, la collaboration des êtres de la création est un maillon indispensable à la fabrication du produit qui permettra de réparer la panse de la petite souris qui est l’héroïne du conte : rivière-prairie-vache-eau-habitant-meunier-truie-cordonnier.

Madame Côté poursuit notre enchantement avec Le petit blanc.

Avec ce conte, la semeuse de rêve nous fait vivre les aventures d’un petit garçon pauvre, nommé le petit Blanc, amené par mégarde sur un bateau en pleine mer et qui aboutit, après un naufrage, dans une cabane de sauvages d’où il réussira à s’enfuir.

Tout au cours de ses péripéties, le petit garçon est assisté par une princesse séquestrée par des fées. À la fin, le petit Blanc est secouru par un vieux sauvage trépassé qui l’empêche de se noyer.

Avec son dernier récit, La petite mange-enfants, la conteuse nous introduit dans le monde magique des fées.

Une petite fille a comme marraine une fée qui lui défend d’entrer dans sa chambre. Elle lui désobéit et s’obstine à ne pas avouer à la fée la faute qu’elle a commise. À cause de son entêtement, la fée va lui faire subir toutes sortes de difficultés et de misères : perte de la parole, disparition de ses enfants, propagation de soupçons qu’elle les mange.

Monsieur Lavoie, de l’Anse-Saint-Jean, est né en 1892. Avant de tenir magasin en 1954, il avait été un ancien coureur des bois. Il était un spécialiste des contes d’animaux; ses personnages préférés étaient le boeuf, le cheval, le chat, le cochon, la poule, la dinde, le renard, le chien et la biche. Son répertoire ne se limitait pas à ce type de contes. Il avait aussi en mémoire plusieurs contes merveilleux.  

Monsieur Johnny Lavoie

En commençant, monsieur Lavoie nous charme avec un des contes d’animaux les plus répandus et les plus appréciés au Canada Le renard parrain.

Après avoir volé le beurre, le petit renard gourmand est roué de coups et abandonné par ses frères; il est recueilli par un charretier à qui il vole des poissons et il fait croire à ses frères, pour se venger, qu’il a pêché ces poissons avec sa queue.

Ensuite, il nous file un conte merveilleux L’ours qui marie une fille.

L’héroïne de ce récit part à la recherche de son prince qui a l’apparence d’un ours durant le jour et devient un beau prince la nuit. Grâce aux informations d’une vieille, qui vit dans le bois, elle réussit à retrouver son prince et à se faire reconnaître par lui le jour même de son mariage à une princesse étrangère.

Le conteur continue notre envoûtement avec Les trois filles vendues aux trois chevaux.

Un père vend ses trois filles à trois chevaux. Tit-Jean, le dernier de la famille, part pour retrouver ses trois sœurs et les libérer du géant qui les retient captives.

Tit-Jean saisit un pigeon et lui fait subir une pression pour qu’il ponde l’œuf qui contient la vie du géant. Il écrase l’œuf sur le front du géant qui meurt.

Avec La lampe merveilleuse, monsieur Lavoie nous transporte, pour notre plus grand plaisir, dans un monde fantastique.

Tit-Jean découvre une vieille lampe merveilleuse qui lui procure par magie (en la frottant sur lui) tout ce qu’il veut.

Un jour, sa princesse échange à un étranger cette vieille lampe pour deux lampes neuves.

Triste et désemparé, Tit-Jean part à la recherche de sa vielle lampe. Trois fées, qui sont la reine de toutes les bêtes de la terre, la reine de tous les oiseaux dans l’air et la reine de tous les poissons en mer, vont lui apporter tout un coup de main.

Un gibier, un rat et une souris vont aider Tit-Jean à récupérer sa lampe au fond de la mer.

Pour finir sa fête du conte, monsieur Lavoie nous laisse sur un note des plus savoureuses avec une petite histoire romanesque et amusante Les trois petits cochons.

C’est Tit-Jean qui réussit à captiver et à marier la princesse tout simplement en se promenant devant son château avec ses trois beaux petits cochons gras aux couleurs remarquables.

Monsieur Jos Boudreault est né en 1902. Il demeurait dans le rang Saint-Étienne à Petit-Saguenay en 1954. Il a surtout travaillé dans les chantiers de Dolbeau et Les Écorces où il était «jobbeur » pour la compagnie Price et conteur le soir pour ses hommes. Il était aussi défricheur et cultivateur en été. Il avait dans son répertoire beaucoup de contes merveilleux et à rire.  

Monsieur Jos Boudreault

Monsieur Boudreault pique notre intérêt et notre curiosité, dès le départ, avec une histoire concernant l’au-delà La fille qui a marié un mort.

Une fille veut absolument se marier avec un mort. Une fois mariée, le mort amène son épouse dans l’autre monde. Six mois après le mariage, les frères de la mariée ont le goût de revoir leur sœur et partent à sa recherche.

On retrouve dans ce monde de la mort le chemin du bien, celui plus difficile, emprunté par le troupeau de moutons des religieuses et qui mène à la cathédrale, et le chemin du mal, la route de l’eau, plus aisée, qui conduit chez le diable.

Après ce récit « sérieux et un petit peu moralisateur », le conteur sent le besoin de nous détendre avec un conte à rire Le téléphone au ciel.

Tit-Pierre, le héros du conte, est un paresseux. Malgré tout, il réussit à trouver une femme et l’épouse après de rapides fréquentations. Sans travail, acculé au pied du mur par des échéances, Tit-Pierre doit trouver le moyen de s’en sortir. Alors, il invente tour après tour pour duper son propriétaire naïf et obtenir de lui gratuitement logis, chauffage et nourriture.

Il commence à berner son propriétaire avec l’épisode de trois petits renards instruits, puis avec celui du téléphone au ciel et enfin avec la mort simulée qui achève le récit dans un esprit grivois. Son épouse le seconde toujours sans jamais rien lui reprocher.

Monsieur Ernest Gagné

Mon grand-père, cet artiste de l’art du récit, débute sa narration avec le conte de La reine blanche qui s’étale sur soixante-six pages. Rien de moins! Cette histoire ouvre toute grande la porte du merveilleux pour nous introduire dans le monde des châteaux fabuleux et magiques, dans les pays des princesses, des géants et des fées.

Ce conte est une suite d’exploits merveilleux.

Le héros, Dole, fait la conquête de trois objets merveilleux avec l’aide d’un petit cheval : le baril de vin qui ne se vide jamais, la lune qui éclaire à sept lieues et la bague dans laquelle on voit l’univers.

Puis, Dole part à la recherche de Théophida et lutte contre la Reine Blanche.

Avec son conte La courroie, mon grand-père continue à nourrir notre enchantement et notre étonnement.

Tit-Jean et un roi prennent le pari de ne pas se fâcher. Dans ce marché, Tit-Jean, un homme pauvre mais rusé, qui n’a rien à perdre, s’oppose à un roi insouciant qui ne sait qu’inventer pour passer le temps mais qui a tout à perdre.

Sachant cela, Tit-Jean, le héros de ce conte, ne se gênera pas pour profiter de toutes les occasions de dépouiller le roi de ses biens, de lui enlever même « un pouce d’épais » de chair, car tout est permis sauf de se mettre en colère.

Après nous avoir plongé dans ce merveilleux, mon grand-père passe au rire en nous racontant cinq menteries drôles et plaisantes.

L’œuf de jument

Une femme se métamorphose presque en poule ou en jument lors de la couvaison, assez en tout cas pour en adopter les attitudes, la femme devient maligne, elle glousse et refuse même la présence du mâle, son mari. Quant à celui-ci, il endossera la robe de son épouse, car couver est avant tout un rôle féminin.

Les boules de prophétie

Dans cette histoire, Tit-Jean réussit à extorquer l’argent d’un hôtelier et de trois voyageurs grâce à ses trois « boules de prophétie » et à sa « calotte-qui-paye ».

Saint-tue-le-veau

C’est un conte qui met en scène trois garçons dont l’ensemble des noms tend à décrire le crime qu’ils ont commis : Saint-tue-le veau, Paye-à-même-ton-butin et Sacrée-bête-tu- comprends-point.

Encore une fois, on verra que le crime paye bien ses auteurs pourvu qu’ils soient futés et qu’ils dupent des sots.

La vache malade

C’est un fabliau où une femme, croyant que le curé a guéri sa vache en retroussant sa soutane et en se croisant les jambes, applique la même médecine au curé quand il tombe malade : l’éclat de rire de ce dernier fait crever l’abcès.

La soupe aux choux faite avec du lard

Ce récit tourne autour des plaisanteries à propos du confessionnal.

Le curé, voulant absoudre trois pécheurs, leur ordonne une pénitence à faire privément; mais comme ils la font publiquement, la pénitence se change en une procession officielle plus honorifique qu’humiliante.

LES CONTES SCATOLOGIQUES

Dans l’abondante moisson de contes recueillie à L’Anse-Saint-Jean et aussi ailleurs au Québec, il y avait une catégorie de contes appelée scatologiques. On les nommait ainsi parce que la nature et les propos de ces contes se rapportaient aux excréments et aux plaisanteries autour du pipi, caca, fesses et culottes.

Dans ce genre de narration, un mot qu’on rencontre très souvent, c’est celui de marde. Ces contes présentaient, par ailleurs, un intérêt certain pour mieux comprendre la mentalité populaire.

C’est pourquoi, en 2003, Conrad Laforte décide de consacrer un recueil aux « Contes scatologiques de tradition orale »[1].

Cet ouvrage rassemble quelques trente-cinq contes dont quelques-uns proviennent de madame Grégoire Côté de L’Anse-Saint-Jean et de mon grand-père.

Dans ces contes, on se moque allègrement des fonctions d’élimination du corps. Par ailleurs, on aborde la sexualité humaine avec beaucoup de réserve et un respect certain de la fonction de reproduction; un trait qui était aisément observable de l’humour traditionnel Canadien-français. Tout au plus, le conteur dira : « Ils se sont couchés et ils ont fait leur petite affaire », sans plus, avec très peu de double sens et sans jamais faire allusion aux organes sexuels.

Luc Lacoursière disait, à propos de ces contes scatologiques, « que le peuple des campagnes riait de bon cœur aux farces scatologiques, tandis que la classe aisée des grandes villes préférait les histoires sur le sexe. La scatologie est en soi tout à fait inoffensive. Mais, tout bien considéré, les farces, qui ridiculisent le sexe, ont tendance à dévaloriser ce qui est essentiel à la survie de l’humanité ».

La verve et l’humour de madame Côté et de mon grand-père dans ces contes scatologiques ne sont pas sans nous rappeler la belle truculence de Rabelais et confirment, encore une fois, notre lien inaltérable avec le Moyen Âge français. La libération des mœurs a permis de mettre au jour, et de sortir de l’enfer, tout un répertoire de contes, offrant un moment de lecture tout à fait agréable et même hilarante aux lecteurs et lectrices qui savent que « couler un bronze est souvent moins honteux que récupérer l’or mal acquis ». [2]

« On ne peut plus brun par moments »

 Beuproute et cendrouillonne (Madame Grégoire Côté, née Mélanie Houde)

C’est un veuf qui a une jolie petite fille qui s’appelle Cendrouillonne. Un jour, il marie une veuve avec une petite fille qui est très laide qu’on nomme Beuproute.

Cendrouillonne vient en aide à une bonne fée, après quoi de belles roses lui sortent de la bouche. Par contre, sa méchante sœur, qui refuse de venir en aide à la fée, reçoit une punition : « Quand tu parleras, ma petite fille tu beugleras; quand tu marcheras, tu pèteras». 

Les trois médecins fabuleux (Madame Côté)

Ce sont trois gars désœuvrés qui décident d’aller apprendre un métier et de se revoir par la suite au même hôtel. Au bout d’un an et un jour, mes trois gars se rencontrent à nouveau à l’hôtel.

Ils ont appris le même métier, soit celui de docteur, mais avec des spécialités différentes.

Avant de se coucher, Pierre s’arrache un œil et le dépose dans un bassin, Joseph fait de même en se coupant le bras et Jean en s’enlevant le cœur.

Au petit matin, la femme de chambre vide au complet le bassin dans le chaudron pour faire cuire le déjeuner.

Aux cris des docteurs, la femme, désespérée, leur rapporte le bassin mais avec d’autres organes : un œil de chat, un bras de voleur et un cœur de cochon.

C’est ainsi qu’avec son œil de chat, Pierre est toujours porté à chasser les petites souris, Joseph, avec son bras de voleur, est constamment tenté de mettre dans sa poche tous les ustensiles de la table et Jean, avec son cœur de cochon, a seulement le goût de manger de la marde!

La statue qui chie (Monsieur Ernest Gagné)

C’est l’histoire d’une vieille qui se rend tous les jours à l’église pour prier la statue de saint Fièque. Un bon jour, la statue disparaît. La vielle se met à sa recherche et la retrouve dehors. Comme d’habitude, après l’avoir prié, elle embrasse les pieds de la statue. Des jeunes, voyant le geste de la bonne femme, se disent : « On va lui jouer un bon tour ». Ils beurrent les pieds de la statue avec du caca. Vous devinez la suite!

La princesse mariée à un corbeau (Ernest Gagné)

C’est un roi qui aimait la chasse épouvantablement. Un jour, il aperçoit un vieux corbeau tout laid dans un arbre et au moment où il s’apprête à tirer, le corbeau lui fait défense de faire feu, sinon il lui arrivera un grand malheur.

Le roi tire quand même et passe à côté du corbeau. Aussitôt, le roi se trouve calé dans la terre jusqu’au cou. Avant de mourir, il demande au corbeau comment faire pour se sortir de là. Pour le sauver, l’oiseau lui demande une de ses trois princesses.

Le roi donne au corbeau sa plus jeune princesse. Elle embarque sur le dos de l’oiseau et les voilà en route vers son beau grand château.

Tous les soirs, le corbeau couche au pied du lit de la princesse. Un soir il lui dit : « Si tu me promets de garder silence, je me transformerai en un beau prince avec qui tu pourras coucher tous les soirs ». La princesse jure au corbeau qu’elle sera fidèle. Comme de fait, l’oiseau est beau prince la nuit et corbeau le jour.

Un bon jour, lors d’une visite auprès de son père, le roi, et de ses deux sœurs, la jeune princesse leur déclare qu’elle ne couche avec un vieux corbeau mais plutôt avec un beau prince.

Aussitôt la promesse brisée, le corbeau vient hors de lui-même. Comme punition, la jeune princesse devra rester seule au château et ne plus voir son corbeau pendant sept ans.

Avant de partir pour un autre royaume, le corbeau donne à sa jeune princesse une plume magique En l’invoquant, la jeune fille pourra accomplir tout ce qu’elle veut. S’ensuit alors toute une série d’aventures cocasses et scatologiques.

À la fin, elle retrouvera son corbeau qui sera désormais toujours beau prince la nuit et le jour.

La femme qui ne mange pas  (Ernest Gagné)

C’est bon de vous dire qu’il y avait un roi tellement avare qu’il voulait se marier seulement avec un femme qui ne mange pas. Un jour, le seigneur, voisin du roi, dit à sa fille : « On va lui jouer tout un tour. On va l’inviter à venir prendre au bon repas mais tu ne mangeras pas et tu lui diras que ça fait trente ans que tu ne manges pas. Tu vas tomber dans ses goûts ».

Comme de fait, le roi est très impressionné et demande à marier la fille dans deux à trois jours.

Pour que sa fille ne trouve pas ça trop long de ne pas manger pendant quelques jours, le seigneur la bourre de sept à huit assiettées de ragoût.

Durant la nuit de noces, alors que le roi dort, la digestion du ragoût commence à se faire. La fille a toutes sortes de crampes dans le ventre. Elle n’est plus capable de se retenir. Elle pogne un vase et se met dessus et le remplit jusqu’à ras bord. Ensuite elle fait de même avec les bottes, le chapeau et la flûte du roi. On s’imagine ce qui s’est produit lorsque le roi a mis ses bottes et son chapeau et commencer à souffler dans sa flûte!

Le roi a eu une vilaine leçon le premier jour de son mariage : il a constaté que sa femme mangeait comme toutes les autres.


[1] Contes scatologiques de tradition orale, contes recueillis par Conrad Laforte, Éditions Va bene, 2003

[2] « Couler un bronze » est une expression utilisée depuis la fin des années 1950. Elle réfère au terme familier « Œil de bronze » qui désigne l’anus. On peut aisément deviner que le terme « bronze » renvoie aux défécations qui en résultent.