L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne*

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Tout l'été des spectacles d'impro ont été présentés au Bistro de l'Anse

La culture en région, loin des foules, des salles de spectacles ou des musées, a-t-elle la possibilité d’exister ? Au Saguenay, en est-on réduit à développer une culture du tourisme à l’image de ces spectacles de la Fabuleuse accueillant dès les premières lueurs du petit jour les immenses cheminées des bateaux de croisière ? La culture se conjugue-t-elle uniquement au passé ou a-t-elle d’autres avenues à proposer ? Avec ce dossier, il s’agit de faire le point sur la culture et les impacts potentiels qu’elle pourrait avoir sur le développement régional. En interrogeant différents acteurs du milieu, on s’aperçoit que le mot culture rime souvent avec ouverture, curiosité, rencontre, découverte. Alors puisqu’il parait que la culture, c’est ce qui nous définit, allons voir un peu de quoi est faite celle du Bas-Saguenay.

La culture, c’est donc l’expression d’une communauté. Si chaque village du Bas-Saguenay possède sa couleur particulière, l’ensemble a une histoire commune : l’époque des moulins à bardeaux, le temps où les hommes partaient tout l’hiver dans le bois pour des peanuts et revenaient à la maison au printemps, faisaient des enfants et passaient l’été dans les champs, les veillées, les corvées, les parties de sucre et la saison des tartes aux pommes, toute cette histoire collective crée un lien culturel très fort.

La culture, une rencontre.

Pour Philôme La France, directeur de la programmation au Bistro de L’Anse, le beau défi que doit relever le Bas-Saguenay, c’est de créer une rencontre entre les nouveaux arrivants et les gens de la place. « L’édito de Jacinthe Croteau dans le dernier numéro du Trait d’Union en est un bel exemple. La découverte du patrimoine oral par une nouvelle arrivante. Il faut trouver des moyens de créer ces rencontres-là, de les forcer même, que les gens apprennent à se connaître. Il faut trouver des façons de faire vivre la culture locale, elle ne meurt pas mais est en déclin relatif, elle perd de l’importance, des personnes âgées disparaissent chaque semaine. Alors, il faut faire vivre ces gens-là, même au-delà de leur décès, garder leur histoire en mémoire pour qu’elle se transmette et que les nouveaux arrivants puissent se l’approprier. Le but ultime, c’est qu’il y ait une réunion et qu’éventuellement émerge une nouvelle culture, fruit d’une rencontre entre la culture plus urbaine et la culture du Bas-Saguenay. »

Nouvel arrivant à L’Anse-Saint-Jean et homme de théâtre, Christian L’Italien abonde dans le même sens : « Ici à L’Anse-Saint-Jean, on est actuellement en équilibre, avec une proportion de 50-50 entre les gens de la place et les nouveaux arrivants, alors avant que l’un embarque par-dessus l’autre, c’est le moment idéal pour qu’un rapprochement se mette en place, que tout cela se mélange et qu’ainsi on forme une communauté plus solide. »

La culture, un univers de possibilités

À peine revenu dans la région, – ce natif du Bas-Saguenay est allé, comme tant d’autres, vivre sa jeunesse à Montréal –  il propose au Bistro d’organiser cinq soirées de théâtre d’impro. L’accueil du public a été plus que positif. Peu de touristes dans la salle mais essentiellement des gens du Bas-Saguenay, curieux, intrigués qui ont apprécié de voir autre chose, de rire, et qui se sont même dit que peut-être, ils aimeraient, qui sait, pourquoi pas … se laisser tenter à faire de l’impro ! En organisant une ligue dès cet automne, Christian L’Italien a ainsi le doux sentiment de participer, à sa façon, au bonheur de la collectivité.

« L’impro, c’est un univers de possibilités offert à tous, de 7 à 77 ans. Je ne compte plus le nombre d’ados qui se sont découverts, sont passés de gênés à épanouis, populaires, dont les notes ont augmenté. La culture, c’est aussi un outil de développement personnel. »

Christian L’Italien regrette cependant qu’au Bas-Saguenay, « la culture mise de l’avant semble principalement être une culture touristique. On vend les paysages, les activités sportives, de plein air, mais j’ai l’impression qu’on oublie un peu ceux qui habitent ici, au profit de ceux qui sont de passage. Pourtant, c’est d’autant plus important, pour des milieux visités comme le nôtre, qu’il y ait une culture vivante, que les gens qui ont des talents artistiques ne soient pas obligés de sortir du village, que l’on soutienne des initiatives telles que l’école de musique par exemple. Et les gens viendront ici, non seulement pour voir le fjord, mais également pour profiter d’un spectacle de blues ou d’un festival de contes. »

La culture, un outil de cohésion sociale

La culture fait partie du quotidien, l’embellit même, elle se nourrit de la vie du village pour ensuite en nourrir ses habitants. Pour Dolande Fortin, instigatrice du Regroupement des Artistes et Artisans de Rivière-Éternité (RAARE), la culture a aussi un rôle important à jouer au niveau de la cohésion sociale d’une communauté. « La mission première du RAARE, c’est de permettre l’évolution personnelle de chacun sous toute forme d’art. La chorale, elle n’est pas parfaite mais elle fait du bien aux gens qui, tous les vendredis soirs, s’en vont pratiquer. Et pendant qu’ils chantent, ils amènent leurs enfants qui jouent dehors à la patinoire … tout le monde se retrouve ensemble ! »

Avec les Journées de la Culture, le comité RAARE essaye toujours d’innover et de voir ce qui pourrait intéresser les gens de la communauté. Les enfants ne savaient pas ce que c’était que la courtepointe, même si cela fait partie de l’histoire de leur village. Il y a deux ans, une telle activité a donc été proposée aux élèves de l’école. Les jeunes développent ainsi un sentiment d’appartenance en découvrant des techniques que leurs grand-mères utilisaient. Cette année, il y aura de l’initiation à la danse contemporaine. Tout le mois de septembre, deux mamans de l’école vont venir donner des ateliers de danse et un spectacle sera présenté dans le cadre des Journées de la Culture.

Dolande Fortin précise que « la semaine suivante, au programme du Symposium, il y aura Barbara Diabo, une danseuse contemporaine autochtone et une dizaine d’enfants vont pouvoir se joindre à son spectacle. Ici, on a un merveilleux exemple de comment la culture peut s’intégrer dans la communauté et vice versa. Ce n’est plus juste une population qui va voir un spectacle, c’est une population qui participe au spectacle. Cela permet de bâtir des communautés vibrantes et en santé. En plus ici, la culture québécoise rencontre la culture des premières nations. La culture, c’est vraiment une histoire de rencontres, d’ouverture sur les autres ! »

Même son de cloche à Saint-Félix-d’Otis où tout l’été, des spectacles gratuits ont été offerts à la halte routière. Brigitte Simard, nouvelle recrue en tourisme et développement pour la municipalité, constate le succès de telles initiatives : « Avec les 7 jeudis, on a attiré un public intergénérationnel. Les gens ont chanté, dansé, réagi, ils ont été touchés et puis surtout, ils étaient contents de pouvoir le vivre avec d’autres personnes, leurs voisins, des gens qu’ils n’avaient pas vus depuis longtemps, des visiteurs de l’extérieur, des gens d’autres villages. Et c’est ça la beauté de la culture, ce n’est pas quelque chose que tu mets dans une boîte, ce n’est pas quelque chose qui est défini, c’est quelque chose qui devient la personnalité d’un milieu, un peu comme une mosaïque à laquelle chacun participe à sa façon. Si, en tant qu’agent de développement, on est capable de laisser vivre ça, de créer ces lieux de rencontres, on aura rempli notre rôle, je crois ! »

Le vieillissement de la population est un fait établi, particulièrement en milieu rural. Les avenues deviennent alors plutôt simples à envisager en matière de développement : il faut savoir attirer du monde de l’extérieur tout en donnant la possibilité aux jeunes d’ici de rester. Et la culture a un rôle primordial à y jouer. Philôme La France le voit chaque été avec la vente en ligne des billets pour les spectacles du Bistro, où près de la moitié sera achetée par des gens de l’extérieur du Bas-Saguenay. « Je pense que les milieux ruraux du Québec doivent adopter des stratégies de développement culturel pour pouvoir profiter des gens qui viennent de milieux urbains et qui recherchent un endroit où s’établir en campagne. Il y a beaucoup de gens qui ne rêvent que de ça, mais il y en a très peu qui passent à l’action. Si on est en mesure d’offrir un milieu de vie dynamique, avec une vie culturelle intéressante, c’est beaucoup plus facile d’attirer ces gens-là ! Cela permet aussi de développer le milieu lui-même, au-delà des nouveaux arrivants. La culture stimule l’étonnement, diversifie les intérêts, et du même coup, elle peut être un vecteur de changements, juste par le fait que les gens deviennent plus curieux, elle leur ouvre de nouveaux horizons, les amène à concevoir des projets originaux. »

Nos milieux sont-ils prêts à ouvrir en grand les fenêtres pour accueillir de nouvelles idées, de nouveaux projets ? La peur de l’inconnu peut paralyser bien des élans, et trop souvent on préfère rester accroché à ce que l’on connait plutôt que de partir à l’aventure. Transformer un ancien presbytère en maison de la Culture, accueillir en résidence des artistes qui viennent ensuite former de jeunes élèves, relancer le cœur du village avec un marché public, inviter la population à se retrouver tous les jeudis autour de concerts gratuits donnés par des artistes de talent, non le milieu du Bas-Saguenay ne semble pas peureux, il parait même s’être dirigé sur une belle avenue. Il ne reste qu’à souhaiter encore et encore de nouveaux projets, de nouvelles idées, et de joyeux lurons qui viendront nous sortir de notre zone de confort pour nous faire bouger, chanter, créer, évoluer … être en vie quoi !

*Merci à Ariane Moffatt pour l’inspiration de ce titre.