Il était une fois… la belle érable

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Un vieux bonhomme à bretelles avance dans le bois, supporté par ses raquettes de babiche. Avec lui, une hache de 3 lb et un cheval qui en fait 2000. Ce dernier tire un traîneau chargé d’un des plus précieux trésors du territoire. La pipe de l’homme boucane, mais pas autant que sa cabane qui mange des tonnes de bois pour transformer le trésor en nectar. Dans la cabane, il y a la bonne femme qui bourre le poêle ainsi que la marmaille. Un des enfants fabrique du savon pendant qu’un autre joue du violon. On attend l’aîné, qui arrivera en train, pour mettre la table et faire la passe au sirop d’érable. 

Le manche de la hache, les manoirs du cheval, l’eau d’érable, le bois de poêle, le sirop, le savon (fait à base de cendre d’érable et de gras), certaines pièces du violon … Ce tableau traditionnel montre à quel point cet arbre est généreux et inspirant. Même le train a déjà roulé sur des lisses en érable avant l’avènement des chemins de fer. Il paraît que c’était très doux et silencieux comme conduite.

Son nom scientifique : Acer Saccharum. Acer = dur (comme l’acier) et Saccharum = sucré. Nom qui décrit bien les qualités de son bois et de sa sève. Suivons un peu cette sève à travers les «veines» de l’érable. D’abord, rappelons  que les arbres sont ni plus ni moins que des plantes géantes et, comme elles, ils ont deux types de sèves qui circulent dans leurs réseaux routiers respectifs.

Imaginez des minis camions transportant de l’eau et des minéraux depuis les racines jusqu’aux feuilles. Ceci est la sève brute. La feuille, véritable usine au solaire, transforme l’eau minéralisée et le carbone dans l’air en un liquide chargé de nutriments. Ceci est la sève élaborée. Elle est transportée par d’autres minis camions vers toutes les parties de l’arbre pour le nourrir.

À la fin de l’été, l’arbre commence à emmagasiner des litres et des litres de sève élaborée en vue d’avoir les nutriments nécessaires au redémarrage du printemps. Quand ce liquide transparent et sucré remonte vers les branches (à la mi-mars au Saguenay), c’est le moment d’entailler dans le respect et la reconnaissance, cet arbre magnifique.

Lorsque les bourgeons commencent  à débourrer, les racines se remettent à boire l’eau et les minéraux. C’est alors que la sève brute se met à monter. L’eau récoltée prend alors une coloration et un goût particuliers, selon la nature du sol.

Dans nos contrés, l’érable rouge (la plaine) est autant entaillé que l’érable à sucre. L’expression «entailler» vient du fait que les premières nations pratiquaient une entaille à la hache pour y introduire une planchette de bois permettant à l’eau de couler dans un contenant d’écorce ou de bois. Ce liquide était bu tel quel ou évaporé dans des marmites de terre cuite. Les planchettes mesurant de 20 à 30 cm, lorsqu’elles sont orientées plus ou moins vers le sud permettent une évaporation considérable par le soleil avant d’atteindre le contenant. De plus, l’entaille à la hache est probablement plus facile à cicatriser pour l’arbre que le trou contemporain.

Acer Saccharum existe seulement au nord-est de l’Amérique du nord. Il atteint ici, avec la Gaspésie, sa limite boréale. En plus de nous offrir un bois exceptionnel et l’un des meilleurs sucres de la terre, la belle érable dévoile toute sa splendeur à la saison des couleurs.

Longue vie à upuciashk! (Érable à sucre en innu)